On parle de nous dans Actualités UQAM!

Dans un article nommé « Le bénévolat en mutation: Une équipe de recherche organise une journée d’étude sur les transformations des pratiques bénévoles au Québec », le site web Actualités UQAM effectue un beau compte-rendu de notre projet d’étude. Nous reproduisons ci-dessous le début de cet article, avec le lien vers la publication originale. 

Les défis et enjeux associés à la transformation des pratiques bénévoles au Québec feront l’objet d’une journée d’étude à l’UQAM (J-1187), le 26 octobre prochain. L’événement, qui réunira des chercheurs et des représentants du milieu, est organisé par l’équipe de recherche Bénévolat en mouvement, composée de professeurs en communication organisationnelle de l’UQAM, de l’Université de Montréal, de la TÉLUQ et de l’Université d’Ottawa. L’équipe a obtenu en 2017 une subvention pour cinq ans du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, dans le cadre du programme Savoir, pour une étude sur la mouvance des pratiques de bénévolat, en collaboration avec des organismes bénévoles à but non lucratif (OBNL).

«L’idée de ce projet est issue des expériences de bénévolat des membres de l’équipe», souligne la responsable du projet, Consuelo Vasquez, professeure au Département de communication sociale et publique, qui est elle-même bénévole pour la Société canadienne du cancer depuis sept ans. «Dans un contexte de désengagement de l’État et de croissance des inégalités économiques et sociales, les OBNL ainsi que les fondations philanthropiques jouent un rôle de plus en plus important dans le financement, la production et la distribution de services sociaux, souligne la professeure. D’où la nécessité de bien comprendre la façon dont ils accomplissent leur mission sur le terrain.»

La recherche vise à cerner les contours du bénévolat en établissant un répertoire de ses activités et à saisir les enjeux et les effets de la marchandisation sur ses pratiques et ses modes d’organisation. L’équipe Bénévolat en mouvement s’intéressera, notamment, à l’événement Le relais pour la vie, une activité pancanadienne de collecte de fonds menée par la Société canadienne du cancer, principal partenaire de la recherche…

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Le bénévolat, un moment de reconnaissance pour soi et pour autrui

Un résumé de l’article « L’espace et le temps de l’engagement bénévole: essai de définition » (2002).

Le bénévolat est défini la plupart du temps par les chercheurs de manière négative, c’est-à-dire parce ce qu’il n’est pas : un travail rémunéré, une aide spontanée, un don avec contrepartie, etc. Ces définitions négatives échouent à cerner leur objet. Il faut plutôt définir le bénévolat comme un espace de reconnaissance où l’identité de soi et de l’autre peut se développer. Voilà ce qu’explicite l’article « L’espace et le temps de l’engagement bénévole: essai de définition », écrit par les chercheurs Éric Gagnon et Andrée Fortin.

Éléments de définition

Les enquêtes traditionnelles sur le bénévolat s’appuient souvent sur les notions de motivations ou d’origine. En effet, y sont comparées les motivations des bénévoles: désintéressées ou intéressées, mais aussi leurs origines sociales, économiques, religieuses. Cependant, pour les auteurs, ces catégorisations et distinctions ne permettent pas de dresser un portrait juste et précis de la pratique bénévole.

Par ailleurs, définir le bénévolat comme « un don à des étrangers » est plus adéquate. Les étrangers ici ne sont pas des inconnus, mais des individus « vis-à-vis desquels on n’a pas d’obligation en vertu des règles communes de réciprocité » (Gagnon et Fortin, 2002 : 68), contrairement à des membres de sa famille ou des amis.

Professionnalisation et autonomisation

Le bénévolat, comme le démontre la première définition proposée par les auteurs, est vaste, sans frontière précise, et difficile à cerner. Il change aussi. En effet, si le bénévolat possède une longue histoire, il est traversé aujourd’hui par la professionnalisation et l’autonomisation. La premier élément fait référence à l’extension du salariat vers un plus grand nombre de secteurs traditionnellement bénévole comme les soins de santé. Suivant ce phénomène, l’activité bénévole se différencie, non pas en formant ou en constituant un secteur spécifique, mais bien un ensemble d’activités où la reconnaissance et le travail du care prennent une place importante. L’autonomisation signifie quant à elle la diffusion de la catégorie. Loin de désigner une catégorie de service, le bénévolat devient un don où la signification du geste est importante. Ces considérations, on le verra, prennent leur sens quand on analyse le bénévolat en tant qu’espace de reconnaissance où l’identité peut se développer.

Reconnaissance de soi et de l’autre

Pour les auteurs, le bénévolat doit être considéré comme un moment privilégié de reconnaissance de soi et de l’autre. Cette perspective permet trois mutations par rapport aux conceptions traditionnelles.

(1)De la charité à la liberté. Le bénévolat est une activité librement choisie et cette liberté donne de la valeur au geste. (2) Du service à l’expérience. Les rencontres et les relations interpersonnelles créées par la pratique donnent du sens au bénévolat. (3) De la distance à la proximité. Une affinité partagée est créée dans l’expérience bénévole.

Les trois critères centraux sont donc la recherche de liberté, l’expérience significative et la proximité. Ce sont les conditions qui contribuent à faire du bénévolat un moment privilégié pour la reconnaissance de soi et de l’autre, « reconnaissance toujours insuffisante et constamment recherchée à une époque où les identités sont mal assurées, où l’individu ne reçoit plus son identité, mais doit la conquérir, inventer sa propre voie » (Gagnon et Fortin, 2002 : 71).

En ce sens, le bénévolat est un espace de reconnaissance : les bénévoles donnent (parfois beaucoup), mais dans ce don, le service rendu crée un lien avec l’autre. Au centre de l’engagement, il y a un acte de reconnaissance de soi et de l’autre, il y a un don d’identité.

Se donner une identité

Pour les auteurs, inspirés par les travaux du philosophe Charles Taylor (1992), l’identité individuelle et collective se construit dans un rapport à soi-même, à un autrui significatif et à un autrui généralisé. L’identité implique donc une communauté et elle est inscrite dans le temps. Ces rapports supposent aussi un espace dans lequel on rencontre et on interagit avec un autrui significatif (une personne) ou généralisé (une communauté). « Poser le bénévolat comme travail de reconnaissance, c’est dire qu’à travers celui-ci on cherche à poser à la fois qui est l’autrui significatif et quel est l’espace social le plus large où il se situe » (Gagnon et Fortin, 2002 : 72). Il faut donc comprendre les lieux d’engagement des bénévoles, pourquoi les bénévoles bougent, pourquoi certains secteurs sont moins populaires que d’autres et comment ces engagements s’inscrivent dans le temps et dans l’espace.

Tels sont les défis de la recherche future : Il faut penser le bénévolat comme reconnaissance pour éviter les distinctions peu fécondes entre désintéressement et intérêt. Dans cette perspective, le bénévolat est nécessairement pour soi et pour les autres. Il n’est pas non plus confiné à un secteur d’activité précis. Au contraire, il n’y a pas d’activités réservées aux bénévoles, les individus peuvent s’engager dans tout type de communauté et dans tout type de contexte. En somme, il faut comprendre les directions que prennent les bénévoles, « les causes qui leur tiennent à cœur et les communautés auxquelles ils s’identifient » (Gagnon et Fortin, 2002 : 75).

 

Référence complète :

Gagnon, É., & Fortin, A. (2002). L’espace et le temps de l’engagement bénévole: essai de définition. Nouvelles pratiques sociales, 15(2), 66-76.

Bibliographie :

Taylor, C. (1992). Grandeur et misère de la modernité. Montréal : Bellarmin.

Nouveau portrait du bénévolat au Québec

Les bénévoles québécois sont bien scolarisés, ils sont âgés de plus de 55 ans et sont majoritairement des femmes, tels sont les constats du dernier cahier de recherche du Réseau de l’action bénévole du Québec, publié le 25 juillet dernier.

Le cahier de recherche intitulé « Portraits régionaux des bénévoles et du bénévolat » découle de la Stratégie gouvernementale en action bénévole 2016-2022. On y apprend que 80 % des Québécois déclarent être bénévole. Toutefois, seulement 38 % de la population effectue du bénévolat « formel », c’est-à-dire auprès d’un organisme. La balance offre plutôt ses services directement et gratuitement à des individus sans être associée à une organisation.

Ce bénévolat dit « informel » est tout de même du bénévolat, puisque le cahier définit le phénomène comme suit :[…] un bénévole est quelqu’un qui donne, volontairement et sans rémunération, son temps et ses capacités, au service d’une cause, d’une organisation ou d’une personne pour accomplir une fonction ou une tâche. (p. 5) Une personne effectuant une collecte de fonds pour la Croix-Rouge de même qu’une personne aidant son voisin dans sa vente de garage sont toutes deux des bénévoles selon cette définition, à condition qu’elles ne soient pas rémunérées.

Selon les résultats du rapport qui ont été obtenus grâce à un sondage effectué auprès de 3338 personnes choisies au hasard, 46 % des bénévoles s’impliqueraient seul. Leur engagement moyen se situerait entre 1 à 10 heures par mois (52 %) et durerait d’un à cinq ans (30 %). Elles seraient majoritairement des femmes à 52 %, en plus de posséder un diplôme universitaire (39 %), ou du moins collégial (26 %). Le bénévole québécois a également 65 ans et plus (26 %). Ce pourcentage monte à 43 % si on ajoute les 55 ans et plus.

Motivation en engagement

Au niveau des motivations à s’engager bénévolement, deux raisons sortent du lot : (1) « par plaisir ou par intérêt pour une activité pour une cause particulière » (71 % ; p. 9) ; et pour « socialiser, échanger et développer un sentiment d’appartenance à un groupe avec qui ils partagent un intérêt commun » (51 % ; p. 9). Fait surprenant, le facteur « pour aider, rendre service, redonner » (p.  9) ne récolte que 2 % d’appuis.

Parmi les motivations qui poussent les bénévoles à maintenir leur engagement, on retrouve d’abord « contribuer à ma communauté » (55 %) et « mettre à profit mes compétences et mon expérience » (45 %). Les variables « améliorer mes perspectives d’emploi » (7 %) et « répondre à des obligations religieuses » (7 %) sont plus marginales.

Les secteurs les plus populaires pour effectuer du bénévolat sont la culture et les loisirs (37 %), et devancent ainsi les services sociaux (28 %) et la santé (19 %). Ces lieux expliquent bien que les tâches les plus répandues remplies par les bénévoles soient « apporter un soutien pour de l’accompagnement ou des soins de santé » (42 %) et « organiser un événement » (27 %).

Les bénévoles ont également plus tendance à faire des dons que la population en général. En effet, 92 % des bénévoles déclarent avoir effectué un don au cours de la dernière année contre 85 % pour les non-bénévoles. Les dons les plus populaires sont les dons en argent à un organisme (68 %) et les dons de biens à un organisme (64 %).

En guise de conclusion de l’étude, le cahier de recherche révèle que le meilleur moyen d’encourager le bénévolat serait par le biais de l’internet. En effet, le web serait l’outil privilégié pour stimuler le bénévolat pour 44 % des répondants, « proportion qui s’élève à 64 % chez les moins de 35 ans, mais à 30 % pour les 55 ans et plus » (p. 31). Les autres moyens sont les dépliants, les annonces dans les journaux communautaires ou encore les kiosques d’information.

Le Réseau de l’action bénévole du Québec (RABQ) regroupe 27 organismes multisectoriels de l’action bénévole, ce qui représente plus de 1,6 million de bénévoles dans la province.

Cliquer ici pour consulter le cahier de recherche.

 

Un article de Samuel Lamoureux

Manuel de résistance à la marchandisation des OBNL

Un résumé de l’article « Refusing the market: A democratic discourse for voluntary and nonprofit organizations » (2009).

Il peut être tentant pour un organisme à but non lucratif (OBNL) de se tourner vers le marché pour atteindre plus efficacement ses objectifs de financement ou de recrutement. En effet, des solutions basées sur le marché sont de plus en plus proposées aux dirigeants de grands organismes pour stimuler leur résultat financier.

Il faut pourtant résister à tout prix à une telle influence, écrit la chercheuse Angela Eikenberry dans son article « Refusing the market: A democratic discourse for voluntary and nonprofit organizations » (2009). Pour ce faire, elle nous propose d’adopter des contre-discours qui encouragent la participation démocratique.

L’ère du marché

Il n’est pas surprenant que les OBNL soient tentés par la marchandisation. Nous vivons dans une époque où tous les secteurs de la société sont, ou en voie d’être, marchandisés. La consommation est maintenant considérée comme une forme d’engagement civique et politique (King, 2006). Les individus marchandisent désormais leur identité comme on marchandait auparavant un bout de tissu (Dean, 2009). Les espaces publics sont de plus en plus privatisés ou du moins dépolitisés (Nickel et Eikenberry, 2009). En ce sens, la marchandisation, affirme l’auteure, colonise carrément tous les aspects de notre vie.

Cette tendance est problématique parce que « l’idéologie du marché » est essentiellement antisociale : elle est fondée sur l’intérêt personnel plutôt que sur l’intérêt général ou le bien public. C’est une idéologie impersonnelle et égoïste. Surtout, la marchandisation stimule le déclin de l’identité citoyenne. Plutôt que de vouloir passer à l’action dans l’espace public, participer à un débat ou un projet de société, les individus se contentent de consommer des biens, des services et du spectacle – n’est-il pas plus plaisant de chasser des Pokémon imaginaires dans un parc… ?.

De cette façon, l’idéologie du marché favorise le renforcement des inégalités, autant sociales que démocratiques, la participation politique ressemble étrangement à un art réservé aux élites. On peut dire que la marchandisation menace la valeur la plus fondamentale du secteur à but non lucratif : la disponibilité d’un « espace libre » au sein de la société pour que les gens inventent des solutions aux problèmes sociaux et servent l’intérêt public.

L’État fantôme

En effet, la marchandisation touche de plus en plus les OBNL. Avec la montée du néolibéralisme, nous assistons au développement d’un « État fantôme », c’est-à-dire qu’une privatisation des services publics vers les corporations et les OBNL est enclenchée. Dès lors, on peut dire que l’État se délaisse de ses fonctions primaires et de son devoir providentiel.

En plus de voir leurs responsabilités publiques augmentées, les OBNL sont confrontés à une réduction de leur financement, autant gouvernemental que charitable. Ces changements poussent plusieurs organismes dans un état de crise, où s’orienter vers le marché est perçue comme une bouée de sauvetage pour trouver de nouvelles sources de financement. Sur cette voie, ils peuvent en effet se tourner vers des initiatives commerciales ou des partenariats avec des corporations pour renflouer leurs coffres.

Ce phénomène transforme les donateurs en clients. Conséquemment, les OBNL sont trop occupés à formuler des plans de marketing et créer de nouveaux biens et services pour satisfaire leurs « clients ». L’auteure observe que les OBNL orientés vers le marché en oublient leur mission fondamentale qui est celle de fournir un bien public : offrir une éducation populaire ou contribuer à la démocratisation de la société.

Comment résister

Pour l’auteure, un des moyens de résister à la colonisation de tous les secteurs par le marché est de construire un contre-discours pour démocratiser la vie quotidienne. Il faut créer de nouveaux espaces pour la participation citoyenne et la délibération politique. Un des meilleurs endroits pour créer ce genre d’espace est certainement les organismes à but non lucratif. Il faut que les OBNL ressemblent plus à des mouvements sociaux démocratiques qu’à de simples prestataires de services délaissés par l’État.

S’inspirant du républicanisme classique à la Tocqueville, l’auteure explique que les OBNL devraient réorienter leurs activités, c’est-à-dire susciter la participation de personnes aux origines et horizons diversifiés à la gouvernance organisationnelle et sociétale. Eikenberry propose de rendre cette participation attractive en la rendant plus significative. Pour ce faire, elle propose d’axer sur l’égalité des chances de tous les membres de s’impliquer dans l’élaboration d’un ordre du jour, lors de la délibération et pendant la prise de décisions.

Comment implanter cette approche de démocratie de groupe (small group democracy) ? Un des moyens est de cultiver des relations plus authentiques et diversifiées entre les individus plutôt que de se concentrer principalement sur la collecte de fonds. L’objectif ici est de construire des relations sociales et des réseaux sociaux sincère et durable pour engager de manière plus solidement les gens et les donateurs autour de l’organisation. Plutôt que d’attendre les dons de gros donateurs privés, les OBNL devraient créer des milieux de vie « vrais » et populaires. Non seulement cela stimulerait les plus petits donateurs, mais surtout, cela pourrait créer de réels « espaces libres » resserrant les liens entre les participants à leurs communautés, et les uns aux autres.

En résumé, comme le dit l’auteure, adopter le discours du marché n’encourage pas une démocratie plus délibérative ou participative dans les institutions bénévoles et à but non lucratif. Il faut plutôt adopter un regard critique de cette approche et consentir au contre-discours qui vise la création d’espaces libres dans les organisations, afin de créer des liens forts et permanents entre les membres et les donateurs. L’auteure entend que c’est la seule façon de revigorer et réactualiser la mission fondamentale des OBNL, qui est celle de fournir un bien public abordable et populaire. Prendre part à l’action civique dans l’espace public est le meilleur moyen de rendre notre monde plus juste et meilleur.

Référence sommaire :

Eikenberry, A. M. (2009). Refusing the market: A democratic discourse for voluntary and nonprofit organizations. Nonprofit and Voluntary Sector Quarterly, 38(4), 582-596.

Bibliographie :

Dean, J. (2009). Democracy and other neoliberal fantasies: Communicative capitalism and left politics. Durham: Duke University Press.

King, S. (2006). Pink ribbons, inc.: Breast cancer and the politics of philanthropy. Minneapolis: University of Minnesota Press.

Nickel, P. M., & Eikenberry, A. M. (2009). A critique of the discourse of marketized philanthropy. American Behavioral Scientist, 52, 974-989.

 

Un texte de Samuel Lamoureux

Mettre la communication au cœur du secteur à but non lucratif

Un résumé de l’article « Developing a communicative theory of the nonprofit » (2012).

La plupart des travaux actuels sur le secteur à but non lucratif sont dominés par la discipline économique. On y analyse, notamment, les raisons pour lesquelles un organisme à but non lucratif (OBNL) existe et comment celui-ci fonctionne dans une économie de marché.

Or, les chercheurs qui observent les modes d’organisations auraient tout avantage à adopter une « perspective communicationnelle » dans leurs travaux et leurs constructions théoriques concernant le secteur à but non lucratif. Cela implique de placer la communication au fondement des recherches sur les OBNL, explique le chercheur Matthew A. Koschmann dans son article « Developing a communicative theory of the nonprofit », publié en 2012.

Les chercheurs auraient grand intérêt à adopter ce point de vue, car plusieurs aspects clés du secteur à but non lucratif sont intrinsèquement communicationnels : le capital social, la mission, la gouvernance, les relations avec et entre les bénévoles, etc.

Déployer une nouvelle approche

Ce nouveau regard, soutient l’auteur, considérerait la communication comme un mode d’explication distinct et améliorerait notre compréhension de divers phénomènes et enjeux du secteur à but non lucratif.

En plus d’étudier la communication dans les OBNL, Koschmann suggère qu’il faudrait aussi développer des théories communicationnelles des OBNL eux-mêmes. Si le premier énoncé évoque la communication des bénévoles entre eux, le deuxième, lui, cherche plutôt à développer des théories sur l’organisation du bénévolat : c’est-à-dire, comment le bénévolat se maintient dans la communication, entre autres exemples.

Utiliser ce regard communicationnel, actuellement sous-développé, soutient l’auteur, pourrait contourner les pièges de la science économique. En effet, cette dernière est trop souvent dépendante de concepts comme le marché, la compétition ou l’offre de biens et services. Ses théories déforment la réalité des OBNL pour les conformer à la science économique. En fait, les théories de l’économie nous en disent plus sur ce que les OBNL ne sont pas que sur ce qu’ils sont vraiment. Sans pour autant condamner les théories à saveur économique, Koschmann affirme qu’une diversification des approches est nécessaire pour comprendre les enjeux aussi complexes que ceux du secteur à but non lucratif.

L’expérience vécue

Un des grands-angles morts de la théorie économique est l’expérience vécue. Une approche communicationnelle du secteur à but non lucratif devrait remplir cet espace en s’intéressant à l’aspect phénoménologique des OBNL, c’est-à-dire à la réalité et au quotidien des individus. En effet, notre expérience des OBNL est en majorité constituée de notions telles : le social, l’interaction, les relations, la construction de sens – bref, de notion de nature essentiellement communicationnelle.

Les futures théories devraient prendre en compte les phénomènes du monde vécu du secteur à but non lucratif comme : la spatialité, la corporéité (ce qui relève du corps), la communauté et la temporalité. Pourquoi ces quatre thèmes ? Parce qu’ils définissent nos expériences vécues et façonnent nos représentations et nos interprétations de la réalité sociale.

Au lieu d’accepter les présupposés économiques comme la notion de marché ou celles des biens et services, les chercheurs devraient considérer la catégorie « à but non lucratif » comme une construction sociale qui est renforcée, ou non, par des modes (patterns) de communication. On ne peut pas tenir pour acquis le fait qu’une organisation soit à but non lucratif simplement en regardant dans son code de procédure ; il faut examiner ce qu’est concrètement faire partie de cette dite organisation en tant qu’employés, bénévoles, clients ou donateurs.

Il faut analyser les expériences engendrées par les activités d’un OBNL de son intérieur, et trouver les modes de communication qui en régissent l’organisation. Si la culture à but non lucratif impose parfois un certain éthos de vie qui évoque une façon particulière de se comporter socialement (être plus altruiste), il faut maintenant découvrir comment ces qualités ou défauts existentiels sont créés et reproduits dans l’interaction et la communication. Pour ce faire, utiliser une perspective communicationnelle ; laquelle pourrait même régler des problèmes. En effet, certaines études ont déjà démonté que la sous-performance d’un organisme ou d’un réseau ne relevait pas d’un problème économique, mais bien d’un problème communicationnel (Tompkins, 2009).

Langage et processus

En plus d’analyser les expériences vécues, les chercheurs auraient tout avantage à examiner les constructions discursives et les expressions langagières qui façonnent notre compréhension des OBNL.

En effet, des termes comme « à but non lucratif », « bénévole », « confessionnel » (faith-based) ou « mission » permettent des actions symboliques au sein de communautés discursives spécifiques. De même, ils font appel à des réalités sociales qui permettent et contraignent l’activité organisationnelle. Plus simplement, l’utilisation d’un certain langage peut générer des types de relations sociales, participer à la (re)production de classes identitaires ou stimuler un engagement social. Les théories communicationnelles devraient examiner comment le langage et le discours créent ces phénomènes.

Un dernier principe pour guider une théorisation communicationnelle implique la constitution de « formes organisationnelles ». Les chercheurs en communication organisationnelle, et surtout ceux gravitant autour de l’approche CCO (communication constitutive des organisations), considèrent les formes organisationnelles comme n’étant pas figées. Elles sont plutôt comprises comme des systèmes sociaux complexes de coordination et de contrôle, qui naissent et existent dans la pratique communicationnelle.

Suivant cette idée, les organisations à but non lucratif et le secteur dans son ensemble pourraient se voir théoriser au travers leurs pratiques textuelles et conversationnelles. On pourrait alors montrer comment l’interaction locale contient les germes constitutifs de l’organisation, et comment l’émergence de systèmes supérieurs permet et contraint l’action collective.

En somme, les futures théories communicationnelles concernant le secteur à but non lucratif devraient se concentrer sur trois aspects : l’expérience vécue, le langage/discours et la communication constitutive. Suivant ce plan de match, le domaine de la communication pourrait avantageusement développer un mode d’explication unique, et de ce fait, contribuer efficacement et de façon innovante à la recherche interdisciplinaire.

Référence complète :

Koschmann, M. A. (2012). Developing a communicative theory of the nonprofit. Management Communication Quarterly26(1), 139-146.

Bibliographie :

Tompkins, P. K. (2009). Who is my neighbor? Boulder, CO: Paradigm.

 

Un texte de Samuel Lamoureux

 

 

Et si les organismes à but non lucratif étaient des acteurs politiques ?

Un résumé de l’article « Nonprofits as Political Actors » (2012).

Avec le déclin de l’État providence et la montée des inégalités sociales, les organismes à but non lucratif (OBNL) ont un rôle de plus en plus important dans la production et la distribution des services sociaux. Leur place est centrale dans le maintien de notre bien-être collectif. Pourtant, en considérant ces organisations comme de purs producteurs de bien commun, les chercheurs tendent à minimiser les problèmes de pouvoir et de contrôle dans les OBNL.

Les futures théories portant sur le secteur à but non lucratif devraient, au contraire, considérer la communication dans ces organismes et leur mode d’organisation comme étant inextricablement liés au pouvoir, suggère la chercheuse Sarah E. Dempsey dans son article « Nonprofits as Political Actors », publié en 2012. De cette façon, on pourrait comprendre et analyser politiquement les OBNL.

Trois critiques interdépendantes

Concrètement, trois domaines interdépendants devraient être examinés de manière critique : (1) la nature contestée des catégories « à but non lucratif » ; (2) le statut du travail à but non lucratif et la rémunération ; et (3) les problèmes de responsabilité et de représentation.

Premièrement, la catégorie « à but non lucratif » est problématique car les OBNL ont des relations économiques, politiques et sociales très différentes.

Les chercheurs supposent souvent que les OBNL possèdent un contrôle critique sur le pouvoir des entreprises ; cela peut s’illustrer par des pressions pour l’adoption de comportements sociaux et environnementaux plus éthiques. Or, la croissance rapide de l’entrepreneuriat social ou encore de l’application des outils marketing par certains OBNL rendent la frontière de plus en plus floue entre ces dernières et les compagnies privées.

Par exemple, aux États-Unis, la législation a historiquement forcé les OBNL à se professionnaliser pour répondre aux exigences fiscales. Maintenant, la professionnalisation habite la direction de ces organismes partout dans le monde occidental. Il n’est alors plus juste de placer « à but non lucratif » et « entreprise privée » dans des catégories séparées.

Deuxièmement, les OBNL possèdent aussi leurs propres problèmes de division du travail et de rémunération. Ils représentent une bonne source d’emploi rémunéré, mais la majorité de ces emplois sont très précaires (travail temporaire, volatil et à temps partiel). Le travail précaire est problématique car incertain, imprévisible et risqué du point de vue des travailleurs. En utilisant davantage le concept de précarité, les chercheurs pourraient analyser comment les OBNL utilisent, voire exploitent, des travailleurs sous-payés et/ou non payés.

Dans certains cas, les OBNL fonctionnent également comme des directions autonomes qui constituent elles-mêmes leurs conseils administratifs ; ils sont donc non soumis à la critique. Ce type d’administration, souligne l’auteure, devrait être appelé à rendre plus de comptes.

Des acteurs politiques

Troisièmement, les chercheurs devraient examiner le « travail de communication » effectué par les OBNL. Notamment, quant à leur manière de mobiliser les discours, lesquels peuvent véhiculer un ensemble de formes de pouvoir.

En effet, les OBNL professionnels et institutionnalisés ont souvent une capacité disproportionnée de parler au nom des autres, de façonner les débats publics et de préconiser des solutions pour répondre aux problèmes sociaux. Cette capacité à repenser un discours officiel mérite une attention particulière.

Les organisations à but non lucratif sont des acteurs politiques, estime l’auteure, dans la mesure où ils produisent et diffusent des images de problèmes sociaux et de leurs solutions, qu’ils attribuent des éloges et des critiques, et représentent les préoccupations des groupes ayant un accès limité à la sphère publique.

Pour toutes ces raisons, les OBNL ne devraient plus être regardés comme des agents de résistance à l’actionnariat, mais bien comme des structures sociales pénétrées par les mêmes conflits que n’importe quelles autres organisations impliquées dans la division du travail rémunéré ou bénévole.

Référence sommaire :

Dempsey, S. E. (2012). Nonprofits as political actors. Management Communication Quarterly, 26(1), 147-151.

 

Un texte de Samuel Lamoureux

Le virage marketing d’un OBNL : rejoindre le côté sombre de la force ?

Un résumé de l’article « Bringing marketing into nonprofit organisations: A managerial nightmare! » (2014).

Pour un organisme à but non lucratif (OBNL), utiliser des outils marketing est traditionnellement considéré comme rejoindre le « côté sombre de la force ». Pourtant, avec la concurrence sans cesse croissante, et surtout, avec les difficultés rencontrées lors des collectes de fonds, plusieurs OBNL s’orientent vers l’économie de marché pour améliorer leur performance.

La tension organisationnelle générée par un tel virage est analysée par les chercheurs Paul Chad, Elias Kyriazis, et Judy Motion dans l’article « Bringing marketing into nonprofit organisations: A managerial nightmare! », publié en 2014. À travers cette étude, les auteurs tentent de démontrer les bénéfices d’une orientation calquée sur la dynamique du marché, tout en soulignant la difficulté du changement organisationnel que cela impose.

Transition problématique

Depuis la crise économique de 2008-2009, le concept de marketing est considéré par les dirigeants des OBNL comme une approche stratégique viable afin d’améliorer la performance financière et organisationnelle. Plusieurs OBNL utilisent maintenant cette approche avec succès : Greenpeace, la Croix-Rouge, Médecins sans frontières et Oxfam[1].

Cependant, cette transition n’est pas acceptée facilement par les employés et les bénévoles de ces organismes. En effet, ceux-ci perçoivent le marketing comme un principe de promotion provenant du secteur privé qui entre en contradiction avec les valeurs d’entraide promue par les OBNL.

Pour expliciter cette tension, les auteurs ont effectué une étude de cas sur l’organisme Beckworth[2] (pseudonyme) qui enregistrait des pertes importantes avant de changer de stratégie de gestion, en 2005, avec l’arrivée d’une nouvelle équipe de direction. Le but de la nouvelle direction était d’inverser les problèmes financiers et de transformer Beckworth d’un OBNL traditionnel en une organisation plus orientée vers le marché afin que l’organisme puisse survivre dans un climat très concurrentiel. Plus spécifiquement, les objectifs étaient d’améliorer le développement de la marque en composant un plan de communication marketing, en augmentant la capacité de collecte de fonds et en concevant des services innovants.

On peut définir le concept de marketing de la façon suivante : c’est une philosophie de gestion qui soutient que la réalisation des objectifs organisationnels dépend de la connaissance des besoins et des désirs des marchés cibles, le tout pour offrir une meilleure satisfaction des consommateurs que ses concurrents. Autrement dit, c’est le moyen principal pour une organisation de satisfaire ses clients. En effet, les chercheurs considèrent généralement qu’adopter cette dynamique de marché entraîne une amélioration de la performance organisationnelle, et cela même pour les OBNL.

Introduire le changement

Après avoir mené 15 entrevues avec des membres de la direction et des employés de l’organisme Beckworth, les chercheurs en viennent à déterminer comment la direction a réussi à introduire le changement organisationnel (orientation vers le marché) et à surmonter la dissidence chez les employés.

Un problème clé identifié par les auteurs est la nécessité, pour la direction, de « vendre le changement » afin d’apaiser et de fidéliser les employés les plus importants. Pour atteindre cet objectif, la direction devait constamment réassurer les employés que, malgré la nouvelle approche professionnelle et l’introduction de diverses activités de marketing, l’OBNL continuerait à prendre soin de ses clients. Le résultat final serait bien sûr différent, mais caractérisé par une meilleure prestation de services.

Ultimement, ces changements ont été implantés via une multitude d’activités de communication : autant des réunions formelles que des discussions informelles dans les couloirs. La clé, explique un des dirigeants, était de communiquer les changements au personnel avant qu’ils ne soient mis en œuvre. De cette façon, les employés sont dans une meilleure position pour comprendre la logique sous-tenante au changement et plus susceptible d’accepter le besoin de changement.

Cette façon de procéder n’est pas sans effet sur le fonctionnement des employés : ils acquièrent de nouveaux rôles, de nouvelles exigences professionnelles, des responsabilités et des façons de fonctionner. Ces changements introduisent des tensions car certains ne veulent pas s’adapter aux nouvelles exigences de professionnalisme et de bureaucratie. Quelques-uns quittent l’organisation mais la plupart apprécient le changement.

Le plus grand défi des dirigeants se trouve dans l’introduction d’un nouveau langage. Pour certains employés, le jargon inspiré du marketing est vu comme une langue étrangère. Les notions de produit et de marché portent à confusion, surtout dans un OBNL qui fonctionnait auparavant de manière très traditionnelle. Un glossaire a finalement été écrit chez Beckworth pour s’assurer que tout le monde ait la même définition de chaque terme utilisé dans les documents.

Depuis la mise en œuvre de ces nouvelles procédures, les chercheurs notent que la productivité de Beckworth a doublé et que les revenus ont augmenté de plus de 80 %.

En conclusion, les chercheurs résument le changement imposé par la nouvelle direction selon quatre éléments : (1) l’accent sur le client est maintenant l’objectif principal (prestation de services plutôt qu’expression de valeurs humanitaires); (2) l’importance de l’information et de la documentation (créer des fiches sur les clients, des statistiques) ; (3) la coordination interfonctionnelle entre les différents départements (éviter de travailler en silo) ; (4) créer de la documentation sur les pratiques et les procédures.

Ces observations sont à méditer pour tout OBNL désirant s’orienter davantage vers le marché. Cette transition nécessite de grandes préparations, et le meilleur moyen d’apaiser la résistance des employés et des bénévoles est d’expliquer en amont les changements, surtout pas en aval.

Référence sommaire :

Chad, P., Kyriazis, E., & Motion, J. (2014). Bringing marketing into nonprofit organisations: A managerial nightmare!. Australasian Marketing Journal (AMJ)22(4), 342-349.

[1] Greenpeace est davantage une organisation non gouvernementale internationale (ONGI), la Croix-Rouge est une association d’aide humanitaire, Médecins sans frontières est une organisation caritative privée à but humanitaire, Oxfam International (Oxford Committee for Famine Relief) est une confédération composée de vingt organisations indépendantes qui agissent contre les injustices et la pauvreté.

[2] Beckworth est un OBNL opérant à l’échelle nationale en Australie qui emploie plus de 100 employés rémunérés et 40 bénévoles.

 

Un texte de Samuel Lamoureux

Pour une théorie unifiée du bénévolat

Un résumé de l’article « Navigating theories of volunteering: A hybrid map for a complex phenomenon » (2010).

Bien que l’étude du bénévolat ait généré de multiples cadres conceptuels, aucune théorie unifiée ou « totale » n’a émergé à ce jour. Cette multiplicité d’approches reflète un manque de consensus sur ce que devrait être une théorie du bénévolat, mais aussi sur ce qu’est le bénévolat lui-même.

C’est essentiellement pour répondre à ce manque et pour déterminer quelques défis conceptuels que les auteurs Lesley Hustinx, Ram A. Cnaan et Femida Handy ont écrit l’article « Navigating theories of volunteering: A hybrid map for a complex phenomenon », publié en 2010.

Défis conceptuels

On peut avancer qu’une des raisons pour lesquelles une théorie générale du bénévolat n’a jamais émergé est la confusion autour du mot lui-même : est-ce que le bénévolat regroupe les aides spontanées ? Est-ce qu’une activité non rémunérée, mais générant un autre type de capital (social, culturel) est encore du bénévolat ? Un soldat volontaire est-il bénévole ?

En effet, le premier défi, ou plutôt la première « couche de complexité », identifiée par les chercheurs est que le bénévolat est un phénomène complexe qui n’est pas clairement défini et qui englobe une grande variété d’activités, d’organisations et de secteurs. Ce qui est compris comme étant du bénévolat peut différer selon les perceptions, ou encore se présente comme une question de culture (certaines cultures favorisent plus l’entraide que d’autres par exemple).

La deuxième « couche de complexité » qui enveloppe l’étude du bénévolat repose sur le fait que cette notion est un objet d’étude pour un large éventail de disciplines, allant de l’économie à la sociologie, en passant par la science de la gestion et le travail social. Qui plus est, le problème est redoublé car chacune de ces disciplines attribue des significations et des fonctions différentes au bénévolat.

Prenons d’abord l’économie pour l’illustrer. Le bénévolat y est principalement compris comme un travail non rémunéré qui a une valeur économique calculable, où les bénévoles entreprennent une activité comme un investissement dans leur capital humain. Tandis que pour les sociologues, le même phénomène est, au contraire, l’expression de valeurs sociales telles que la solidarité, le vivre ensemble ou la démocratie. On comprend alors que l’opposition conceptuelle entre ces deux disciplines bloque la réalisation d’une grande théorie rassembleuse.

Le troisième défi est lié au désir de découvrir les « lois du bénévolat » par différentes théories actuelles ; c’est-à-dire, l’explication de l’occurrence ou de la non-occurrence du phénomène. Des chercheurs vont, par exemple, faire des analyses empiriques pour en tirer des termes très génériques afin d’expliquer l’origine du bénévolat comme : un « capital culturel » ou des « ressources sociales », etc. Le bénévolat est alors traité comme une catégorie unidimensionnelle dépourvue de complexité. Une bonne théorie, expliquent Hustinx, A. Cnaan et Handy, est avant tout multidimensionnelle et résulte de la combinaison de différentes approches théoriques.

Si on regroupe les trois défis, il y a donc un problème lié à la définition, à l’interdisciplinarité et de l’approche unidimensionnelle des théories.

Pour une stratégie théorique hybride

Afin de remédier aux trois problèmes soulevés, les auteurs proposent un cadre théorie hybride. Ils n’ont pas la prétention de créer la théorie totale ou parfaite du bénévolat, mais plutôt un « outil heuristique innovant » qui permettra aux étudiants et aux autres chercheurs de naviguer plus adéquatement dans le paysage théorique existant.

Tout d’abord, on peut concentrer la définition du bénévolat autour de quatre axes : (1) la liberté (ne pas être contraint d’être bénévole) ; (2) la disponibilité et la nature de la rémunération ; (3) la proximité des bénéficiaires ; et (4) la capacité d’agir.

Ensuite, une autre unité fondamentale dans la construction du concept de bénévole est l’analyse coûts-bénéfices. Une personne bénévole est avant tout quelqu’un qui donne plus qu’il ne reçoit. La combinaison de cette limite avec les quatre axes permet, selon les auteurs, de surmonter les difficultés reliées à la définition.

Tronc commun disciplinaire

Rappelons tout d’abord la conception du bénévolat pour chacune des disciplines. Les économistes assument un comportement rationnel de la part de tous les individus, les sociologues se concentrent sur les déterminants sociaux du comportement prosocial, les psychologues attirent l’attention sur les différences individuelles dans les caractéristiques psychologiques, et les politologues voient le bénévolat comme une exigence pour la société civile active et la démocratie.

Pour résoudre ce problème d’interdisciplinarité, les auteurs pointent du doigt les caractéristiques les plus consensuelles : les personnes ayant un statut social et économique élevé ont tendance à faire plus de bénévolat.

C’est ce qu’on appelle « le modèle du statut dominant ». En effet, ceux qui ont un statut socio-économique avantageux ont des taux de bénévolat plus élevés et peuvent accomplir des tâches plus prestigieuses et significatives dans les organisations qui emploient des bénévoles.

Trois prémisses peuvent expliquer ce modèle : (1) le travail bénévole est un travail productif qui nécessite du capital humain ; (2) un comportement collectif qui nécessite un capital social ; et (3) un travail éthique qui nécessite un capital culturel.

Les gens avec des « statuts dominants » ne sont pas seulement une bonne partie des bénévoles, ils sont aussi les plus recherchés par les organisations. En effet, les agences ne tendent pas à recruter des personnes handicapées. Les postes de bénévoles sont offerts aux personnes ayant les moyens, les compétences et le statut.

Ce modèle devrait être pris en considération pour surmonter le problème de l’interdisciplinarité.

Phénomène multidimensionnel

Pour résoudre le troisième problème, il faudrait premièrement reconnaître que le bénévolat est un phénomène intrinsèquement multidimensionnel. Il serait important étudier l’interaction entre les variables et non les isoler aux fins d’analyse.

Il faudrait aussi théoriser le contexte dans lequel le phénomène se produit et se déroule. Il est essentiel de situer ces différents aspects dans une interaction dynamique avec l’environnement social, structurel et culturel plus large. Il ne faut pas oublier que le bénévolat est souvent une activité de groupe et qu’être intégré dans un groupe de bénévoles a des effets importants sur l’expérience du bénévole.

Le changement social a aussi un impact sur les pratiques bénévoles. Les processus de modernisation et d’individualisation changent la société : les valeurs d’auto-expression et de choix individuel se développent au détriment des autorités traditionnelles. Le nouveau bénévolat est plus épisodique et plus tourné sur lui-même.

Pour les auteurs, une « stratégie théorique hybride » est vraisemblablement le meilleur moyen de créer une théorie unifiée du bénévolat. Les chercheurs devraient s’aventurer davantage hors des sentiers battus pour localiser les problèmes sous-explorés et découvrir des approches et des idées non orthodoxes.

Référence complète :

Hustinx, L., Cnaan, R. A., & Handy, F. (2010). Navigating theories of volunteering: A hybrid map for a complex phenomenon. Journal for the Theory of Social Behaviour, 40 (4), 410-434.

 

Un texte de Samuel Lamoureux

Tension constante entre le bénévolat et la professionnalisation

Un résumé de l’article « Volunteering and professionalization: Trends in tension?  » (2012).

Depuis les dernières décennies, le bénévolat est devenu un des moyens principaux pour soutenir les organismes à but non lucratif (OBNL). Ce développement s’est accompagné d’une insistance de plus en plus grande mise sur le « professionnalisme » en tant que référent discursif et normatif dans l’organisation des pratiques et des identités des bénévoles.

Or, il faudrait considérer la professionnalisation et le bénévolat comme deux termes en tension constante, affirment les auteurs Shiv Ganesh et Kirstie McAllum dans leur article « Volunteering and professionalization: Trends in tension? », publié en 2012. De cette façon, les chercheurs pourraient étudier comment le discours de la professionnalisation transforme la « performance » et la production du bénévolat.

Professionnalisme et bénévolat

Selon les auteurs, les termes « professionnalisation » et « professionnalisme » restent ambigus et multidimensionnels : le premier terme met l’accent sur la structure et le processus, tandis que le deuxième mise sur la pratique et l’identité.

Concrètement, quand le bénévolat et le professionnalisme sont mis en tension, les pratiques mêmes qui constituent le bénévolat peuvent être comprises comme des formes de travail non rémunéré, amateur et sans prestige. Les analyses diront que les bénévoles ne sont pas professionnels parce qu’ils reçoivent une formation limitée, ne possèdent aucune connaissance disciplinaire et ont peu de pouvoir (Merrell, 2000).

La tension entre les deux termes permet de révéler les formes de travail matériel, émotif et incarné qui constituent les deux phénomènes. Surtout, la dichotomie met en évidence la nature sexiste du professionnalisme qui construit le bénévolat comme inférieur. Par exemple, le bénévolat peut être compris comme une forme de travail féminine caractérisée par des comportements émotifs et bienveillants, tandis que le travail professionnel étant efficace et menant à terme des choses concrètes, est catégorisé comme plutôt masculin. Cette conception genrée du bénévolat et du professionnalisme doit être soulignée et critiquée.

Professionnalisation et bénévolat

Pour les auteurs, le phénomène de la professionnalisation redéfinit profondément ce qui compte comme étant du bénévolat, comme il colonise les pratiques des OBNL. Cette nouvelle discipline opérationnelle, poussée autant par les institutions gouvernementales que le secteur corporatif, est particulièrement évidente dans les campagnes ou les demandes de financement.

En effet, pour attirer et retenir leur financement, de nombreux organismes à but non lucratif utilisent maintenant des critères alignés sur les demandes du marché pour mesurer les coûts et les avantages de leurs actions. Par conséquent, évoluant vers des « bureaucraties » de plus en plus déconnectées des préoccupations communautaires. Les auteurs observent que ce besoin de quantification éloigne les organismes de leur communauté et de leur milieu de vie.

Effet négatif sur les pratiques bénévoles

La professionnalisation et la routinisation des pratiques bénévoles réduisent le sentiment d’autonomie des bénévoles et, par conséquent, leur engagement organisationnel. Ainsi et bien malheureusement, la professionnalisation diminue la capacité des bénévoles à s’engager avec passion dans des enjeux sociaux qui les dépassent.

Le professionnalisme comme discipline opérationnelle transforme également l’identité des bénévoles. Les bénévoles passent moins de temps à s’occuper directement des problèmes qui les motivent en raison des restrictions professionnelles imposées à la prestation des services. Ceux-ci consacrent désormais beaucoup de temps et d’effort à des tâches administratives telles que les demandes de subvention. Dans cette nouvelle équation émergeant du phénomène de professionnalisation, les communautés soutenues par les OBNL deviennent des clients.

Les auteurs suggèrent que des analyses plus approfondies de la professionnalisation de la pratique bénévole pourraient donner des indications importantes sur l’évolution et la transformation de ce qu’est le professionnalisme lui-même. Il serait intéressant d’évaluer si les « bénévoles professionnels » acceptent ce nouveau statut ou encore comment ils le contestent, ou voir, comment des environnements professionnels qui font appel à beaucoup de bénévoles font face à ces tensions.

 

Référence complète :

Ganesh, S., & McAllum, K. (2012). Volunteering and professionalization: Trends in tension?. Management Communication Quarterly26(1), 152-158.

Merrell, J. (2000). Ambiguity: Exploring the complexity of roles and boundaries when working with volunteers in a well woman clinic. Social Science & Medicine, 51, 93-102.

 

Un texte de Samuel Lamoureux

Découvrir la valeur du bénévolat dans l’expérience

 Un article du Journal de Montréal sur les logements insalubres datant du 10 mars 2000
Un texte de Nicolas Bencherki

Lorsque j’entrai dans l’immeuble, l’odeur nauséabonde me brula les narines. Rien de ce que j’avais senti jusqu’alors au cours de ma vie n’était semblable aux émanations dans ce bâtiment. J’allais apprendre plus tard qu’il s’agissait de l’odeur d’une rare variété de moisissure qui s’était développée dans l’immeuble à la suite d’infiltrations d’eau. Je continuai à marcher, suivant Lindsey alors qu’elle montait l’escalier, bien qu’une migraine me saisît et que mes entrailles me criaient de m’enfuir de cet endroit. Toutefois, j’avais dit que je serais là pour rencontrer Sahan, un demandeur de statut de réfugié qui venait d’arriver à Montréal et qui fût quasi forcé de louer un appartement dans cet immeuble décrépit. Il avait appelé l’association des locataires de son quartier pour raconter comment, la veille, son propriétaire l’avait frappé avec une fenêtre non installée, le blessant presque, mais qu’il n’osait pas appeler la police en raison de son problème d’alcool. Nous étions en chemin pour le rencontrer.

Sahan mit du temps à répondre lorsque nous frappâmes à sa porte. Lorsqu’il ouvrît finalement, nous comprîmes qu’il dormait, probablement ivre. Je pensai alors que si je n’avais pas d’emploi et vivais dans un tel endroit, je boirais moi aussi. Le petit homme devait avoir la quarantaine mais arborait un sourire timide et un ton déférent qui lui donnaient un air de gamin. Il nous invita à faire le tour de l’appartement pour nous montrer les endroits où celui-ci était détérioré, mais à peine avions-nous mis les pieds à l’intérieur que Lindsey et moi, les yeux écartillés et bouche bée, échangeâmes un regard d’incrédulité : le plafond du salon était tombé par terre et le plancher était imbibé d’eau. La moisissure envahissait tous les murs. L’odeur nauséabonde était plus forte encore à l’intérieur de l’appartement que dans les corridors de l’immeuble.

À ce moment, je me trouvais déchiré entre deux choix. D’une part, au plus profond de moi-même, je sentais que tout cela n’était pas fait pour moi. Je pensais que je venais aider des gens aux prises avec des problèmes légaux. J’avais déjà reçu un coup de poing au visage de la part d’un propriétaire de taudis et je pouvais même accepter une telle violence. L’odeur, l’appartement délabré, les maux de tête… c’en était trop : ce n’était pas ce à quoi j’avais consenti. Je mettais ma santé en danger, mais surtout je trouvais tout cela répugnant, un sentiment que je ne contrôlais pas.

D’un autre côté, alors que nous parlions avec Sahan, je ne pouvais nier que je ressentais de la sympathie pour lui. Un ancien professeur d’anglais dans son pays, il avait fui une guerre, vivoté d’un boulot à l’autre à travers le monde et ne souhaitait rien d’autre, maintenant, que de recoller les morceaux de sa vie ici. J’avais le luxe de pouvoir tourner les talons, marcher quelques dizaines de mètres, prendre le métro et retourner dormir à la maison, dans mon lit chaud. Cet endroit que je trouvais si répugnant, c’était cela sa maison. Il n’avait nulle part d’autre où aller.

Le quartier Côte-des-Neiges est souvent le premier lieu de résidence des nouveaux arrivants à Montréal; cependant, ils n’y restent que rarement au-delà de cinq ans. Crédit photo: Felicity Tsering Chödron Hamer. 

Je me souviens avoir pensé à cela un instant, pendant que Lindsey prenait des photos de l’appartement. Ensuite, presque sur le pilote automatique, je me surpris à poser quelques questions à Sahan concernant la bagarre avec son propriétaire. Je lui dis ensuite que nous nous rencontrerions quelques heures plus tard, au coin de la rue, pour aller ensemble au poste de police pour qu’il porte plainte. Lorsque nous quittâmes, Lindsey me dit : « C’est si sympa de ta part ! Tu n’as pas à le faire, tu n’es bénévole que pour m’accompagner. » Je savais que je n’avais pas à le faire, mais je sentais que je le devais le faire : aider Sahan, tant que je pourrais dormir dans un lit sec alors qu’il ne le pourrait pas. Pour plus d’informations sur droit au logement au Québec, visitez le site web du FRAPRU et du RCLALQ

Quelques références sur l’importance du corps et des sens, dont l’odorat, en étude de la communication organisationnelle et des organisations plus généralement:

Beyes, T. (2016). Colour and Organization Studies. Organization Studies, 0170840616663240. https://doi.org/10.1177/0170840616663240

Pink, S. (2015). Doing sensory ethnography (Second edition). Thousand Oaks, CA: Sage Publications.

Warren, S. (2008). Empirical Challenges in Organizational Aesthetics Research: Towards a Sensual Methodology. Organization Studies, 29(4), 559‑580. https://doi.org/10.1177/0170840607083104

Pour des articles concernant ce terrain de recherche :

Bencherki, N., & Bourgoin, A. (2017). Property and Organization Studies. Organization Studies. https://doi.org/10.1177/0170840617745922

Bencherki, N. (2012). The hybrid performance of a district, the limits of speech acts and the possibility of a material ethics: a study of the work of a tenants association in Montréal. Collegium, 13, 28–44. http://hdl.handle.net/10138/38584

Cooren, F., Bencherki, N., Chaput, M., & Vásquez, C. (2015). The Communicative Constitution of Strategy-Making: Exploring Fleeting Moments of Strategy. In D. Golsorkhi, L. Rouleau, D. Seidl, & E. Vaara (Eds.), The Cambridge Handbook of Strategy as Practice (pp. 370–393). Cambridge: Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9781139681032.022

Vásquez, C., Bencherki, N., Cooren, F., & Sergi, V. (2018). From ‘matters of concern’ to ‘matters of authority’: Reflecting on the performativity of strategy in writing a strategic plan. Long-Range Planning, 51(3), 417–435. https://doi.org/10.1016/j.lrp.2017.01.001