Le projet bénévole comme espace (de vie) rassembleur

Un résumé de l’article « se mouvoir par-delà les frontières au moyen d’un projet bénévole » (2016).

Historiquement, les chercheurs considèrent le bénévolat comme une pratique individuelle déterminée par des catégories structurelles et culturelles. Or, une organisation bénévole est aussi située, collective, dynamique, et surtout en mouvement.

C’est du moins ce que tente de prouver l’article « se mouvoir par-delà les frontières au moyen d’un projet bénévole » des chercheuses Marie-Claude Plourde, Consuelo Vásquez et Sophie Del Fa, publié en 2016. Dans cette étude qui suit une démarche ethnographique, celles-ci analysent comment « dans la communication, se constitue, se maintient et se transforme un projet de bénévolat pour ensuite saisir la manière dont il agit sur la communauté dans laquelle il s’inscrit » (Plourde et al., 2016 : 288).

Le sujet de la recherche est le Trottibus[1], un projet bénévole développé par la Société canadienne du cancer (SCC). Le Trottibus est tout simplement un autobus qui marche, formé par les parents et les enfants d’une communauté située près d’une école. L’objectif de la recherche est de comprendre comment le projet Trottibus se déplace et en même temps rend mobile les frontières d’une école et de sa communauté. Car, loin d’être un simple projet anecdotique, le Trottibus, suggèrent les chercheuses, permet de renforcer les liens sociaux en faisant de l’école un milieu de vie.

Le mouvement par la communication

Pour analyser leurs observations, les auteures s’appuient sur la perspective constitutive de la communication organisationnelle (CCO). Cette approche souligne la force créatrice de la communication dans la constitution d’une organisation. L’approche CCO soutient « l’idée que la communication n’est pas seulement un outil permettant au social de s’exprimer, mais qu’elle participe à sa construction, sa maintenance et sa transformation » (Plourde et al., 2016 : 289), tel un mode d’existence pour l’organisation. En ce sens, communiquer n’est pas simplement recevoir ou donner de l’information : communiquer c’est agir ensemble. Grâce à cette approche, on peut comprendre qu’une organisation bénévole comme le Trottibus est en fait un ensemble de processus lié aux interactions entre les participants, et non pas une entité.

Ce qu’il est important de retenir ici, contrairement à ce que soutient la littérature sur le bénévolat, est qu’un projet comme le Trottibus n’est pas qu’une addition d’expériences individuelles. Au contraire, en tant que processus mouvant qui résulte d’un agir commun, il peut traverser des frontières et, de ce fait, modifier ou renforcer des liens physiques et affectifs. Si le Trottibus se déplace physiquement — c’est un parcours effectué par des marcheurs — il se déplace aussi symboliquement par le discours de prévention de la SCC. Le déplacement du discours permet au sens du projet de se faire approprier par ceux qui s’y impliquent. On peut dire que le projet se meut physiquement alors même qu’il meut par le discours.

Projet comme moteur de mouvement

Pour les auteures, un projet est avant tout moteur de mouvements. Pour soutenir cette proposition, celles-ci affirment tout d’abord que la motricité d’un projet est engendrée par les acteurs qui le constituent. Tout projet requiert la participation de divers acteurs, il est donc nécessairement un espace de médiation ou le sens doit être approprié. Ensuite, l’objet même d’un projet, son but, se déplace. Il doit se concrétiser (ou échouer) mais il n’est pas statique. Pour finir, le script du projet évolue également, entendu ici comme sa stratégie de développement. Ces trois types de déplacement découle d’un travail de sens commun des participants au projet.

Concrètement, pour le Trottibus, le projet repose bien sûr sur le déplacement des acteurs quand ceux-ci marchent, mais aussi sur l’objet physique et symbolique à déplacer, c’est-à-dire les enfants et les saines habitudes de vie. On peut dire alors qu’un projet de bénévolat est une organisation fondée sur un travail de sens qui est avant tout communicationnel.

Analyse

Suivant ces considérations et surtout grâce à leurs 26 entretiens et leurs 3 journaux de bord, les chercheuses en viennent à dégager certaines conclusions. (1) Le Trottibus permet de traverser les frontières entre générations et de renforcer les liens; (2) le projet favorise le sentiment d’appartenance au quartier et stimule l’autonomie des enfants; (3) les frontières de l’école deviennent floues.

En effet, le Trottibus est un projet intergénérationnel qui encourage la socialisation et la santé. C’est un espace de rencontre qui promeut le contact humain pour les personnes âgées ou retraitées. Le projet brise l’isolement tout en étant un lieu d’apprentissage.

Ensuite, le Trottibus permet aux enfants de quitter leur foyer bercer par les nouvelles technologies pour mieux se réapproprier leur vie de quartier. Ce processus permet de renforcer l’autonomie des enfants, d’apprivoiser l’environnement physique et de (re)découvrir le voisinage.

Pour finir, le Trottibus redéfinit les frontières intérieures/extérieures de l’établissement scolaire. Le projet se matérialise à l’extérieur tout en étant bien présent à l’intérieur des murs de l’école, c’est à en tant qu’espace qui génère des activités allant bien au-delà de son périmètre physique. Il peut alors redéfinir l’école comme un « comme un nouveau pôle d’interactions sociales et communautaires » (Plourde et al., 2016 : 304).

Bien entendu, un projet comme le Trottibus ne peut être adopté par tous les milieux scolaires, surtout ceux en région caractérisés par une longue distance entre les habitations, mais aussi entre un quartier résidentiel et son école. Mais il est clair, selon l’étude, qu’il faut considérer l’implantation d’un projet bénévole dans les écoles. Sa présence est rassembleuse et inclusive, et peut permettre le développement et le renforcement des liens entre une communauté et son milieu scolaire.

Référence complète : Plourde, M. C., Vásquez, C., & Del Fa, S. (2016). ‪ Se mouvoir par-delà les frontières au moyen d’un projet bénévole‪. Questions de communication, (2), 287-308.

[1] https://www.trottibus.ca/

 

Un texte de Samuel Lamoureux

Une quête pour l’intérêt public… et pour soi-même

Un texte de Samuel Lamoureux

Depuis l’automne 2016, je m’implique bénévolement dans le média hyperlocal QuartierHochelaga.com (Q-H). Au départ simple stagiaire, j’ai gravi modestement les échelons pour en devenir depuis 2017 le responsable du contenu. Q-H est un projet complètement utopique, irréaliste, mais qui survit tant bien que mal depuis cinq ans dans un univers médiatique en déclin. Q-H c’est avant tout une coopérative médiatique, la seule au Québec je crois, fondée en 2012 par une petite gang d’illuminées provenant du milieu communautaire. Média citoyen au départ, la plateforme a pris des airs professionnels depuis et a acquis, j’oserais dire, la reconnaissance des principaux acteurs, politiciens, bref sources officielles du quartier en plus de garder ses racines dans les sources citoyennes plus qu’importantes pour un quartier populaire.

« Inclusif, rassembleur, sympathique, créatif, accessible et généreux : QuartierHochelaga.com (QH) est un média local à l’image de ses résidents, citoyens et travailleurs du quartier.  Informer, mais surtout, rendre service, communiquer, aller vers les autres et s’entraider », écrit un des créateurs Jean-François Poulin en 2012. Cinq ans plus tard, nous avons 1200 articles au compteur !

Je crois qu’être bénévole pour un média local est une tâche très importante, mais en même temps très abstraite et symbolique. Notre mission est d’abord et avant tout de servir l’intérêt public, c’est-à-dire d’informer les citoyens d’un territoire délaissé par les médias traditionnels. De manière idéale, nous intervenons dans la sphère publique pour relever le débat et l’engagement citoyen. Toutefois, je me demande souvent à quel point cet idéal est réaliste, et plus précisément à quel point mes intérêts privés entrent en compte.

Pour partager cette réflexion, j’aimerais détailler ici les événements du printemps 2017 concernant notre couverture du phénomène de la gentrification (l’embourgeoisement) du quartier. Au début de l’année 2017, nous avons choisi de produire un dossier de plusieurs articles sur le phénomène de la gentrification. Nous avons même créé un bandeau que je partage ci-dessous.

Notre objectif était d’éclairer ce phénomène important, mais obscur, et surtout que nous jugions traiter comme un spectacle par les médias traditionnels. Par exemple, une vitrine brisée pouvait attirer des dizaines d’articles, mais des locataires expulsés beaucoup moins. J’ai personnellement pris l’initiative d’écrire un article sur un gros projet de condos prévu à quelques rues de chez moi. Ce complexe situé sur le terrain d’un concessionnaire automobile était gigantesque, on parlait alors de plus de 200 unités de condos. Avant d’écrire l’article, j’ai rencontré le conseiller municipal d’Hochelaga et un urbaniste. Je voulais être certain de maîtriser le sujet et les négociations autour du projet. Finalement, l’article a été publié le 15 mars 2017 et a été lu plus de 6000 fois à ce jour.

J’étais persuadé sur le coup de contribuer à un débat sain dans la sphère publique. Mais à bien y penser, j’ai de plus en plus de doutes sur ma démarche. J’ai aussi écrit sur le projet parce qu’il était près de chez moi et que je ne le désirais pas. Ce complexe allait m’affecter personnellement et j’ai transmis ce rejet dans l’article. Le titre assez « populiste » en témoigne.

Nous avions beau nous faire des discours sur l’apport important de notre dossier pour dynamiser la sphère publique, il était aussi motivé par nos intérêts privés, voire émotifs. Je ne me serais peut-être pas impliqué autant de façon bénévole dans le projet si cette cause ne m’avait pas interpellé de manière personnelle. La sphère publique c’est bien, mais une abstraction ne mobilise pas les foules.

Quelques mois plus tard, une manifestation est venue perturber les assises sur la gentrification, une grande journée de concertation organisée par les politiciens municipaux sur le phénomène. Des manifestants se sont infiltrés dans la salle de réunion et certains ont été interpellés par la police. Lors de mes recherches, j’ai constaté que mon article avait été partagé et très commenté sur la page Facebook du groupe militant ayant organisé cette manifestation. Mon travail n’a bien sûr pas provoqué des manifestations, mais il a certainement jeté de l’huile sur le feu de la contestation.

À quel point un travail bénévole peut-il venir perturber ou enrichir la sphère publique ? Peut-on vraiment se donner bénévolement pour la grande cause, ici le débat public, sans aucune motivation personnelle ? Ces questions me tiraillent, et je les dépose ici sans prétendre y répondre.

Crédit photo: Simon Mauvieux

Quelques références pour aller plus loin:

Aubert, A. (2009). Le paradoxe du journalisme participatif. Terrains & travaux, (1), 171-190.

Borde, T. (2012). Médias citoyens: un enjeu social et démocratique majeur. Sens public.

Campbell, V. (2015). Theorizing citizenship in citizen journalism. Digital Journalism, 3(5), 704-719.

McKnight, D. (1997). Public journalism, citizenship and strategies for change. Culture and Policy, 8(2), 23.

Nip, J. Y. (2006). Exploring the second phase of public journalism. Journalism studies, 7(2), 212-236.

Papacharissi, Z. A. (2010). A private sphere: Democracy in a digital age. Cambridge: Polity.

Être une « bonne » bénévole : pour qui? Pour quoi?

Un texte de Consuelo Vásquez

J’entre dans la salle de bal en me demandant si je suis habillée convenablement pour cet évènement. La vaste salle de l’hôtel montréalais, ornée de lustres suspendus, est bondée de gens d’âge moyen pour la plupart des femmes blanches. J’essaie de me frayer un chemin à travers cette masse humaine, heureuse et bruyante, dans l’espoir de reconnaître un visage familier. Parmi les cent tables rondes nappées de blanc, je trouve enfin celle où sont installées les employées qui m’avaient invitée à participer à la rencontre annuelle d’Ensemble (nom fictif), une organisation à but non lucratif (OBNL) du domaine de la santé. Après les avoir saluées et leur avoir serré les mains avec mon plus beau sourire, je m’assois, place mon badge de conférence autour du cou et consulte l’horaire du jour. La conférence sur le bénévolat est sur le point de commencer.

Sur scène, je reconnais la directrice des ressources humaines (RH) que j’ai interviewée quelques semaines auparavant. Comment parvient-elle à être toujours si propre, fraiche et rayonnante ?, je me demande. Un homme bien habillé (tout aussi frais et rayonnant) se tient debout à côté d’elle – probablement l’un d’entre « eux », je pense. En effet, j’apprendrai plus tard que cet homme était un consultant engagé par Ensemble pour développer un nouveau programme de bénévolat visant à accroitre le recrutement et la fidélisation (c’était bien ce que je me disais : l’un d’entre « eux »). À 9 heures pile, les deux conférenciers sur scène ouvrent le bal en présentant la vision du bénévolat pour les années à venir. L’argument est assez simple : le bénévolat est au cœur d’Ensemble ; pour accroitre l’engagement bénévole, « nous » devons savoir qui sont les bénévoles ; et, par conséquent, « nous » devons proposer différentes possibilités de bénévolats. De plus, ils soutiennent une image du bénévole assez commune : une « bonne » personne qui donne de son temps pour une « bonne » cause.

Je regarde autour de moi et me demande si cette définition correspond à ceux et celles qui écoutent cette présentation: sommes-nous de « bons » bénévoles ? Je ne peux pas dire. Quoi qu’il en soit, d’après les propos des deux conférenciers, les personnes ici présentes représentent bien les bénévoles d’Ensemble : des femmes blanches, d’âges moyens, francophones, investies pour la plupart dans des activités de financement. Elles sont ce que le consultant appelle « l’armée de bénévoles ». Quelle étrange expression pour parler de ces gentilles et bonnes bénévoles qui sont prêtes à donner leur temps pour la cause. J’ai de la misère à les imaginer armées pour lutter contre un ennemi commun. D’ailleurs, qui est cet ennemi ? La réponse me viendra de la directrice des RH : les ennemis sont les 200 autres OBNL du pays en concurrence. Pour qu’Ensemble soit « LA référence dans le domaine de la santé », elle a besoin de sa propre « armée de bénévoles » !

« Nous devrons être très compétitifs », affirme le consultant. Se rend-il compte qu’il parle de concurrence, de recrutement de bénévoles et de stratégies de fidélisation à des bénévoles ? Ces sujets ne devraient-ils pas être adressés aux employés ? Je commence à me sentir très mal à l’aise : je n’aime pas être classée dans une catégorie – je déteste les catégories ! – mais encore plus, je crois fermement que je n’ai rien à voir avec les profils de bénévoles proposés et les stratégies de motivation présentées par le consultant. Je ne suis pas venue ici pour un cours de gestion en ressources humaines 101 ! Suis-je la seule à me sentir insultée ? Un regard rapide dans la pièce confirme ma suspicion : tout le monde est d’accord et ne semble pas s’embêter. Ils rigolent même quand le consultant caractérise la génération Y comme étant « collée » à une manette.

Heureusement (pour moi), la présentation des RH s’achève pour faire place à quelques exemples de stratégies de bénévolat mises de l’avant au sein d’Ensemble, qui répondent aux défis du bénévolat esquissés par les conférenciers. Ces initiatives défilent sur l’écran : la constitution de « leaders bénévoles », de comités de coordination bénévoles-écoles, de « conseillers suprarégionaux » et le rôle d’« ambassadeur bénévole ». Après chaque présentation vidéo, les bénévoles représentant chaque initiative se lèvent et sont applaudis.

Je ne peux m’empêcher de penser que tout ceci est trop beau, trop bon, trop « frais et rayonnant », comme s’il y avait quelque chose ou quelqu’un d’invisible qui orchestrait le tout. Et en même temps, je réalise qu’à mon insu, j’esquisse un sourire en applaudissant à ce groupe de « bonnes » bénévoles qualifiées et douées qui offrent leurs compétences et leurs temps à Ensemble, et auxquelles, il semblerait, que j’appartiens. Je me laisse donc portée par cette mise en scène, ne serait-ce qu’un instant, pour me sentir moi aussi une « bonne » bénévole.

Quelques références scientifique sur le sujet pour aller plus loin:

Bernardeau, D. (2018). Professionnalisation des bénévoles : compétences et référentiels. SociologieS, 24.
Kesteman, M., & Monnier, E. (2005). Bénévoles et rémunérés : tous professionnels ? Pensée plurielle, 9(1), 55.
Falcoz, M., & Walter, E. (2007). Travailler dans un monde de bénévoles: Contraintes et limites de la professionnalisation dans les clubs sportifs. Revue internationale de l’économie sociale: Recma, (306), 78.

Être bénévole à l’étranger ou comment combattre le syndrome de l’imposteur

Un texte de Sophie Del Fa

 

Phnom Penh, Cambodge, mai 2014

Extraits de mon carnet de voyage…

Lundi 5 mai 2014

Premier jour de bénévolat. J’ai eu quelques discussions avec des Cambodgiens et notamment Ratana responsable des archives. Elle est intelligente, douce, a un esprit critique. Elle m’a proposé de jouer au pingpong avec elle et ses amies! Elle m’a partagé les difficultés qu’il y avait à travailler avec des étrangers et notamment des Français qui sont, selon ses dires, « agressifs », ce sont eux, les Cambodgiens, qui doivent s’adapter au rythme de travail des Français et non l’inverse. Problème de communication, barrage culturel… Colonialisme…

Vendredi 30 mai 2014

Journée forte en émotions. Peut-être la journée centrale du bénévolat. Quand la tension monte, les réactions sont plus naturelles et sincères. Les Cambodgiens ont ressenti l’impérialisme des Parisiens, leurs demandes incessantes, leurs requêtes, leurs attitudes… Et alors voilà que les réactions se font plus vives. Il explose devant moi de rage et de rancœur. Il n’en peut plus des invectives. Quel est le sens de tout cela? À quoi bon se démener pour de telles attitudes? Pendant que les uns s’éclipsent à l’ambassade avec les délégations; les petites mains se démènent…

**

J’ai été bénévole pendant un mois à Phnom Penh, capitale polluée et surchargée du Cambodge. Je me suis habituée à la chaleur extrême et au taux d’humidité très élevé. J’ai pris mes marques au Centre Bophana où je suis responsable des bénévoles. Le Centre Bophana est un centre culturel consacré à la restitution, la protection et la mise en valeur du patrimoine audiovisuel cambodgien. J’y suis arrivée un peu par hasard; voulant prendre une pause entre la fin de ma maitrise et le début de mon doctorat. J’ai cherché pendant un bon moment avant de trouver le lieu qui correspondait à mes envies.

Je savais ce que je ne voulais pas : une mission humanitaire reproduisant une certaine forme de colonialisme, soit l’Occidental qui aide le cambodgien « sous-développé ». Je cherchais quelque chose d’authentique, de simple et de vrai. Après quelques prises de contact infructueuses, j’ai découvert le Centre Bophana, fondé par Rithy Panh, réalisateur, entre autres, de L’Image manquante, film poétique relatant son enfance pendant le génocide des Khmers Rouges. L’équipe a accepté de me recevoir pendant le mois de mai pour les aider lors de la tenue du Festival Memory! festival de films diffusant gratuitement des chefs-d’œuvre du cinéma à la population locale. Un évènement ancré dans la communauté, voilà qui me convenait tout à fait !

À mon arrivée, mon rôle était très flou. Personne ne savait vraiment quelles tâches m’assigner. Finalement, j’ai été mise en charge de l’équipe de jeunes étudiantes et étudiants bénévoles retenus pour épauler le comité organisateur sur deux fronts : distribution de tracts en ville et accueil aux salles. Mon rôle était de coordonner la répartition des bénévoles sur les différents lieux. Très vite je me suis sentie comme une impostrice. D’une part parce que je ne parlais pas leur langue et devais m’adresser à eux en anglais, ce qui rendait la communication difficile, et d’autre part parce que je ne partageais pas du tout leurs codes culturels et ma façon de m’adresser à eux ne correspondaient pas toujours aux manières locales de communiquer.

Au début, ça a donné lieu à de nombreux cafouillages et des incompréhensions. J’ai donc pris du temps pour prendre du recul et je me suis rappelée que la société cambodgienne était très hiérarchique; lorsqu’une personne dispose d’une position de « pouvoir », elle est respectée; d’autant plus quand cette personne est « blanche »… Je me suis aussi rendu compte que les jeunes n’osaient pas me dire lorsqu’ils ne comprenaient pas, ce qui menait à des situations de blocage. J’ai donc décidé de réunir tout le monde pour briser la timidité et diminuer mon « autorité » à leurs yeux. Je leur ai parlé des différences culturelles et leur ai demandé de me dire expressément lorsqu’ils ne comprenaient pas. Cette rencontre a complètement modifié notre relation qui est devenue comme je le souhaitais beaucoup plus horizontal… les jeunes bénévoles sont devenus des camarades et enfin je me suis sentie d’égale à égale.

J’ai beaucoup appris de cette expérience sur les relations à l’autre, mais surtout sur la relation à l’étranger des « pays du tiers monde »; ces catégories que l’on crée pour légitimer notre présence qui n’est en fait qu’une façon de continuer à assurer nos intérêts. Moi bénévole responsable de bénévoles j’ai dû forger une relation d’égale à égale qui n’allait pas de soi.

Voici quelques articles scientifiques pour pousser la réflexion un peu plus loin: 

Baillie Smith, M., & Laurie, N. (2011). International volunteering and development: Global citizenship and neoliberal professionalisation today. Transactions of the Institute of British Geographers36(4), 545-559.

Butcher, J. & Smith, P. (2010) ‘Making a Difference’: Volunteer Tourism and Development, Tourism Recreation Research, 35:1, 27-36, DOI: 10.1080/02508281.2010.11081616

Ferdi R.M. Klaver, (2015) « A clash with volunteer tourists? An extreme case study in Guatemala », Worldwide Hospitality and Tourism Themes, Vol. 7 Issue: 2, pp.189-200, https://doi.org/10.1108/WHATT-12-2014-0048

Gard McGehee, N. & Andereck, K. (2009) Volunteer tourism and the “voluntoured”: the case of Tijuana, Mexico, Journal of Sustainable Tourism, 17:1, 39-51, DOI: 10.1080/09669580802159693 

Grabowski, Simone. Who cares about the host country national in international volunteering? [online]. In: Young, Tamara (Editor); Stolk, Paul (Editor); McGinnis, Gabrielle. CAUTHE 2018: Get Smart: Paradoxes and Possibilities in Tourism, Hospitality and Events Education and Research. Newcastle, NSW: Newcastle Business School, The University of Newcastle, 2018: 845-848.  

Guttentag, D. A. (2009). The possible negative impacts of volunteer tourism. International journal of tourism research11(6), 537-551.

Liu, T. M., & Leung, K. K. (2019). Volunteer tourism, endangered species conservation, and aboriginal culture shock. Biodiversity and Conservation28(1), 115-129.

Travailler dans l’ombre : une confession

Un texte de Marie-Claude Plourde

 

Trois années durant, je me suis passionnément impliquée dans une association professionnelle dont le statut légal est celui d’organisation à but non lucratif (OBNL). L’Association du design urbain du Québec (ADUQ) a pour mission de promouvoir et faire connaître la pratique du design urbain, un champ encore émergeant dans la mise en œuvre de la ville d’aujourd’hui et de notre vivre ensemble, suivant une approche à l’échelle humaine. Le mode d’existence de l’ADUQ, en 2018, repose essentiellement sur une force bénévole qui travaille à en incarner la mission en se plaçant à l’articulation des divers éléments qui composent le design urbain et en s’activant à en faire la diffusion. Alors que, « dans mon temps » (2012 à 2015), au-delà de la veille médiatique, nous avons dédié nos énergies à ancrer ses bases au travers la réalisation d’événements, de productions écrites, par l’aménagement d’espaces publics et la création d’objets urbains, etc.

Ainsi, au cours de mon implication, j’ai participé à toutes les activités de l’ADUQ, au coût de plusieurs heures par semaine, profondément heureuse de contribuer à des changements positifs sur notre manière de vivre la ville. De cette façon, j’avais le sentiment de participer à l’amélioration du bien-être des individus mais aussi de la planète, puisqu’une ville bénéficiant l’échelle humaine est moins nocive pour l’environnement. Plus particulièrement, j’ai été l’une des instigateurs du Village Éphémère de l’ADUQ, qui se perpétue aujourd’hui sous le nom de Village au Pied-du-Courant.

Crédit photo: Jean-Michel Seminaro

L’idée de mettre en œuvre un événement qui allait à la fois révéler un espace urbain sous-exploité et mettre à l’honneur la relève du domaine de l’aménagement a émergé alors que les membres de l’OBNL étaient de plus en plus à bout de souffle. En effet, depuis près de deux ans que le groupe s’échinait bénévolement à bâtir sa légitimité. Ainsi, le germe du Village éphémère n’a pas fait immédiatement (ni même jamais) l’unanimité chez ses membres, et c’est pourquoi son éclosion fut le fait de quelques individus. Néanmoins, ce travail fut sous le sceau de l’ADUQ comme il n’était jamais question d’acquérir des crédits personnels au profit du mode d’existence de l’association. En 2013, c’est avec succès que nous avons tenu une première édition et, forts de cette réussite, en 2014 nous sommes revenus pour une deuxième (et dernière !) édition.

Vu la grandeur du projet par rapport à la petitesse des ressources dont nous disposions, l’aventure des villages éphémères en est une constituée de nombreuses tensions, entre les membres de l’ADUQ ou encore avec les différents collaborateurs, avec l’espace public ou bien la matière à construction, et avec la météo bien évidemment — ce n’est là qu’une brève énumération. Ces tensions peuvent être tout autant qualifiées de productives ou nuisibles, que cela soit parce qu’elles furent parfois énergivores ou parce qu’elles carburaient nos attachements au projet.

Les avenues à ce récit sont donc multiples. Cependant, choisir une direction ici fut somme toute simple, il m’a semblé pertinent de mettre à jour la face cachée de la pratique bénévole. Pourquoi ne pas discuter des tensions qui peuvent habiter le cœur d’un bénévole ? Autrement dit, oser parler du « côté sombre » du bénévole.

Crédit photo: Jean-Michel Seminaro

Au cours du processus des villages éphémères et longuement après mon désengagement, et du projet et de l’ADUQ, je fus profondément habitée par une tension toute spécifique. Celle entre d’une part l’anonymat qu’exigeait ma position « aduqienne » et le supposé principe de désintéressement qui sous-tend l’acte bénévole, et d’autre part, le désir de reconnaissance de mon rôle déterminant dans la réussite du projet et de son actuelle pérennité ; il va sans dire, une tension décuplée car je jugeais ce désir pernicieux dans un contexte où j’agissais pour une cause. Mon dévouement à la cause fut sans borne, au point de nuire à d’autres sphères de ma vie personnelle, et le projet n’aurait pu éclore sans ma participation (cela dit très humblement je vous assure). Dès ses balbutiements, le Village fut un grand succès et a ouvert la voie à beaucoup d’autres projets « éphémères » — depuis nous pouvons affirmer croiser un projet « éphémère » au km2 à Montréal ! Et, à ce jour, alors que certains noms sont associés à ce projet, leur conférant légitimité et admiration, mon labeur est masqué dans l’ombre.

Je vous rassure, au moment d’écrire ces mots, je ne suis plus rongée par ce dilemme entre mon implication qui se voulait par définition désintéressée avec mon besoin de reconnaissance et d’estime par mes pairs. L’expérience m’a d’une part montré à m’emplir de l’appréciation des personnes qui me sont chères et dont je valorise le jugement et, d’autre part, à sourire au souvenir de ce besoin tout à fait humain de reconnaissance.

En espérant que ce petit texte confessionnel déculpabilisera ceux d’entre vous qui auraient pu ressentir de tels sentiments. Avoir besoin de félicitations et de reconnaissances, même si nous avons l’impression que le contexte ne s’y prête pas, est humain. Il peut être préférable de le reconnaître et de s’en pardonner, pour ainsi s’éviter de sombrer du mauvais côté, et se laisser entraîner dans une spirale de frustrations !

Définir le bénévolat une fois pour toute

Un résumé de l’article « Volunteers/volunteering » paru dans l’encyclopédie The International Encyclopedia of Organizational Communication (2017).

Définir le bénévolat est important pour la recherche universitaire, mais aussi pour l’élaboration et la mise en œuvre de politiques gouvernementales. Les statistiques des Nations unies démontrent que le travail bénévole dans le monde représente 20,8 millions d’emplois à temps plein, ce qui est énorme !

C’est à cette fin que la chercheuse Kirstie McAllum a tracé une définition précise, mais suffisamment englobante, de la pratique bénévole dans l’article « Volunteers/volunteering » paru dans l’encyclopédie The International Encyclopedia of Organizational Communication, en 2017.

Première définition

Tout d’abord, l’auteure définit son sujet comme ceci : « le bénévolat fait référence au processus par lequel les individus s’associent et s’engagent avec d’autres personnes, groupes ou organisations afin de répondre aux besoins spécifiques d’une communauté sur une base non rémunérée » (McAllum, 2017, p.1; traduction libre). Cette définition se doit d’être large parce que les bénévoles s’impliquent dans des causes aussi variées que le développement de l’art et de la culture, la protection de l’environnement, l’engagement politique en plus de l’éducation, ou encore, la santé et les services sociaux. Cette définition inclut autant le « bénévolat de service », comme les pompiers volontaires qui aident leurs communautés, que le « bénévolat d’association », entre autres les groupes de vétérans qui profitent eux-mêmes de leur implication.

Ensuite, selon l’auteure, on assume généralement dans la recherche scientifique que le bénévolat possède quatre attributs de base (Cnaan, Handy et Wadsworth, 1996).

1 — C’est un acte individuel qui contribue au bien public;

2 — C’est une action non motivée par la nécessité économique (bien que cette action peut consister en une forme de réseautage professionnel);

3— La récompense ou rétribution obtenue est inférieure aux coûts en temps, effort, et parfois argent du service rendu;

4— Les activités sont menées dans une structure organisationnelle (ce qui exclut les aides spontanées, par exemple un individu qui s’arrête sur le lieu d’un accident de la route).

Pourquoi s’engager ?

Certains chercheurs ont tenté de tracer les contours du « bénévole typique ». Selon la tradition en recherche sociologique, être éduqué, marié et avoir un emploi bien rémunéré sont tous des éléments qui contribuent à des taux plus élevés de bénévolat (Musick et Wilson, 2008). Les travailleurs rémunérés ont tendance à faire plus de bénévolat que ceux qui sont au chômage, à la retraite ou les femmes ménagères; tout simplement parce qu’ils peuvent se le permettre, mais aussi parce qu’ils ont parfois plus de « capital humain », c’est-à-dire des réseaux de contacts très développés.

Les recherches en psychologie insistent plus sur les traits de personnalité comme l’altruisme pour expliquer l’engagement bénévole, que sur les caractéristiques socio-économiques. Des facteurs comme l’empathie, le fait d’être extraverti ou le désir de servir sa communauté sont très présents chez les bénévoles typiques. La psychologie sociale ajoute à la simple qualité d’altruisme d’autres motivations telles que le lien social, l’expression de ses valeurs et des objectifs relevant de la rationalité instrumentale tels que le développement de sa carrière et l’acquisition de compétences.

Les économistes, eux, suggèrent que les individus agissent toujours de manière à maximiser leur propre satisfaction. La perspective économique de la « satisfaction des objectifs » souligne que la pratique bénévole découle d’un processus décisionnel rationnel par lequel les individus évaluent les coûts et les avantages associés au rôle de bénévole. Ceux-ci estiment ainsi le « degré de satisfaction » qu’ils s’attendent à obtenir lorsqu’ils s’engagent bénévolement.

Dans une perspective plus moderne, des chercheurs expliquent qu’il faudrait séparer les bénévoles traditionnels, qui privilégient l’engagement organisationnel à long terme, et les bénévoles réflexifs (plus jeune), qui choisissent des causes qui correspondent à leurs intérêts individuels (Hustinx et Lammertyn, 2003). Ce dernier phénomène, lié aux mutations contemporaines de la pratique bénévole, sera identifié par certains de « bénévolat épisodique » ou encore de « micro-bénévolat ». Ces terminologies cherchent notamment à caractériser les engagements à court terme facilités par la montée d’Internet.

Évolution de la pratique bénévole

Du côté de la communication organisationnelle, certains chercheurs considèrent les bénévoles comme inférieurs aux travailleurs rémunérés dans la hiérarchie des organisations, car ceux-ci produiraient du travail de moindre qualité. D’autres auteurs de ce même courant présentent plutôt le bénévolat comme une source de solidarité dans un milieu de travail instable ou dans une organisation en perte de sens. Dans ces cas, le bénévolat permettrait chez les individus le développement personnel et le déploiement de la créativité.

Chose certaine, les frontières entre les secteurs privés, publics et bénévoles deviennent de plus en plus perméables. Par exemple, certaines personnes vont se servir du bénévolat après leur étude pour acquérir des compétences et faire du réseautage, pour ensuite plonger dans le milieu professionnel. De nombreuses entreprises ont aussi adopté le bénévolat comme une preuve de leur « responsabilité sociale » et accroître du même coup leur visibilité; nommément, le « bénévolat corporatif ».

On assiste également à l’émergence du « volontourisme », qui correspond à l’idée d’effectuer un voyage de travail humanitaire vers une destination ou une population exotique. C’est un phénomène en pleine expansion : à la fin de la première décennie des années 2000, plus de 1,6 million de bénévoles avaient participé à des travaux de protection de l’environnement ou à des activités de développement communautaire visant à combattre la pauvreté !

Si certains chercheurs établissent des liens entre la présence de bénévoles et la bonne santé d’une communauté, des auteurs plus critiques considèrent que cette pratique n’aide pas nécessairement la démocratie et peut au contraire reconduire des relations de pouvoir. Le fait que certaines personnes soient exclues du bénévolat (par leur race, par exemple) peut signifier que les groupes sociaux ou organisationnels reflètent la répartition actuelle du pouvoir plutôt que l’inspiration d’un dialogue axé sur le changement.

La professionnalisation de la pratique bénévole fait certainement partie des nouveaux enjeux à explorer. Plusieurs organisations emploient à la fois des employés rémunérés et des bénévoles, le tout coordonné par une gestion des ressources humaines professionnelles. Une situation qui peut créer des tensions. Il faudrait aussi vérifier comment le genre ou les valeurs peuvent influer sur la socialisation organisationnelle dans les contextes de bénévolat. Des pratiques scientifiques plus interdisciplinaires pourraient répondre davantage à ces interrogations que les séparations classiques telles que présentées par la sociologie, la psychologique et l’économie évoquées plus haut.

Étant donné que le bénévolat a été exploré par autant de disciplines sous des angles assez différents, la définition large mais « précise » convoquée au début de ce texte semble de mise.

Référence complète :

McAllum, K. (2017). Volunteers/volunteering. In C. Scott & L. K. Lewis (Eds.), In C.R. Scott and L.Lewis (General Editors), J. Barker, J. Keyton, T. Kuhn, and P. Turner (Associate Editors). The International Encyclopedia of Organizational Communication. Chichester : Wiley Blackwell.

Bibliographie :

Cnaan, R.A., Handy, F., & Wadsworth, M. (1996). Defining who is a volunteer : Conceptual and empirical considerations. Nonprofit and Voluntary Sector Quarterly, 25, 364–383.

Hustinx, L., & Lammertyn, F. (2003). Collective and reflexive styles of volunteering : A sociological modernization perspective. Voluntas, 14, 167–187.

Musick, M. A., & Wilson, J. (2008). Volunteers: A social profile. Bloomington, IN: Indiana University Press.

 

Un texte de Samuel Lamoureux

Donner un sens à l’action bénévole

Un résumé de l’article « Meanings of Organizational Volunteering: Diverse Volunteer Pathways » (2014).

Bien qu’il existe un grand nombre de recherches sur le bénévolat, les limites conceptuelles de l’action bénévoles sont assez floues. En fait, cette pratique est souvent décrite par ce qu’elle n’est pas. Par exemple, elle n’est pas un travail rémunéré, ni une aide sporadique et encore moins un travail de soins à domicile.

C’est essentiellement pour répondre à cette lacune dans la définition du bénévolat que la chercheuse Kirstie McAllum s’est intéressée au sens que les bénévoles donnent eux-mêmes à leur action dans son article « Meanings of Organizational Volunteering: Diverse Volunteer Pathways », publié en 2014. Pour ce faire, l’auteure d’origine néo-zélandaise a interviewé 45 personnes œuvrant dans le domaine bénévole dans ce même pays, plus précisément 37 participants « urbains » et 8 « ruraux ».

Complexification

La littérature scientifique démontre que la pratique bénévole est devenue plus « complexe » dans la dernière décennie, ou du moins plus fragmentée. Plusieurs organisations bénévoles ont maintenant des partenariats avec les gouvernements ou des compagnies, sans compter les médias sociaux qui changent la manière dont un individu peut donner son temps.

Les chercheurs dégagent souvent deux grandes tendances de ces transformations du bénévolat : (1) une implication individualiste, dans quel cas une analyse examine comment la liberté de choix et d’agir est au centre des pratiques bénévoles ; ou encore (2) une visée collective de l’implication, dont une analyse démontre que la contribution est au centre de l’enjeu. L’objectif de l’auteure est de dépasser ces oppositions unidimensionnelles en utilisant une approche phénoménologique. La phénoménologie est un concept philosophique et une approche méthodologique qui, rapporté à son niveau le plus simple, signifie que la chercheuse tente de saisir dans ses entrevues la subjectivité des acteurs — comment les individus donnent sens à ce qu’ils font — à travers leur expérience vécue. C’est une posture qui permet d’être à l’écoute des autres et de donner la parole avant de la prendre soi-même. Le fait de laisser les autres parler permet de dégager le sens de leurs actions et de catégoriser a posteriori leurs paroles.

Dégager des thèmes

Grâce à son analyse des entrevues menées sur un groupe de personnes très hétérogènes, qui comprenait des individus de 21 à 80 ans, la chercheuse en vient à développer sa propre catégorisation de l’action bénévole. Elle dégage quatre thèmes pour expliquer le sens de l’action bénévole.

  • La liberté (l’action et les choix libres)
  • Le fait de donner (du temps, des ressources, aider la communauté)
  • La réciprocité (les relations et le développement personnel)
  • L’obligation (l’engagement et la culpabilité)

Cette élaboration en quatre thèmes démontre que les participants interrogés comprennent le bénévolat de quatre façons différentes, mais complémentaires. En effet, les différentes catégories peuvent s’entrelacer. Concrètement, quand la liberté est soulignée par un participant, cela veut dire que le bénévolat est un moyen d’expression personnelle et une source de satisfaction et de plaisir (McAllum, 2014 : 96). Pour le don, le bénévolat signifie plutôt partager ses ressources pour répondre aux besoins des moins fortunés. Pour les participants qui s’identifient à la réciprocité, le bénévolat est une forme enrichissante d’engagement social qui développe également les capacités des autres (McAllum, 2014 : 97). Pour finir, pour la catégorie obligation, le bénévolat implique un engagement moral à servir les autres.

L’auteure insiste beaucoup sur le fait que les participants intègrent plusieurs significations dans leurs descriptions du bénévolat. Les quatre catégories ne sont pas exclusives, pures et homogènes. On peut tout de même dégager deux grandes orientations analytiques qui reflètent les parallèles entre les paires de définitions.

Par exemple, les personnes qui mettent davantage l’accent sur les catégories liberté et réciprocité invoquent les besoins de développement personnel, d’indépendance et de la nécessité de donner et de recevoir. Les définitions du bénévolat qui réfèrent au contraire au don et à l’obligation insistent, elles, sur l’exigence morale qui incombe aux individus « privilégiés » d’aller aider les autres. L’auteure démontre donc qu’il y a deux chemins métaphoriques pour expliquer la route qu’un bénévole peut prendre, le chemin liberté/réciprocité et le chemin don/obligation.

Les deux chemins du bénévolat

Quand un individu opte pour le chemin liberté/réciprocité, son but est de développer son « soi » pour réaliser son plein potentiel à travers de multiples domaines de la vie. C’est ici qu’on retrouve les bénévoles « USB » : ils se branchent et se débranchent rapidement dans de multiples projets sans grande fidélité. Ces derniers utilisent le bénévolat pour se développer un portfolio professionnel par exemple. Le bénévolat a du sens pour eux tant qu’ils sont en mesure de maintenir leur autonomie sur quoi, quand et comment donner et établir des relations avec les autres de manière à répondre à leurs besoins (McAllum, 2014 : 100). C’est une vision entrepreneuriale du bénévolat.

Les bénévoles qui empruntent le deuxième chemin, don/obligation, ont plutôt tendance à se servir de leur expérience pour se construire un moi idéal prosocial, qui se sacrifie pour les grandes causes. Ces bénévoles choisissent davantage de maintenir les relations établies grâce à l’engagement organisationnel, même lorsque l’expérience comprend des interactions négatives et des défis relationnels et personnels. La signification de ce chemin bénévole est fondée sur la prise en charge des besoins des bénéficiaires (le travail du care) et la loyauté envers les causes de bénévolat.

En conclusion, l’auteur croit que les organisations, pour leur bénéfice, devraient évaluer attentivement ces deux types de catégorisation avant de choisir des bénévoles. Il pourrait être plus tentant de choisir des gens situés dans le paradigme don/obligation par leur fidélité et leur sacrifice de soi. Cependant, ces bénévoles peuvent aussi se fatiguer au travail et même souffrir de burn-out dû à de trop grands engagements et à un manque de détachement (McAllum, 2014 : 103). Les bénévoles liberté-réciprocité, eux, sont plus susceptibles d’ériger des limites qui protègent leur temps et leur santé émotionnelle. L’idéal est ici d’atteindre l’équilibre en vertu des objectifs organisationnels spécifiques.

Référence complète : McAllum, K. (2014). Meanings of organizational volunteering: Diverse volunteer pathways. Management Communication Quarterly, 28 (1), 84–110.

 

Un texte de Samuel Lamoureux

Le vent de la « professionnalisation » souffle sur les associations

Un résumé de l’article « Le management des bénévoles, entre outils et valeurs » (2017).

On estime qu’il existe plus de 1,3 million d’associations en activité en France. Ces organisations dépendent énormément de l’engagement bénévole –12,7 millions de bénévoles s’impliquent dans des associations !

Pour les lecteurs moins familiers avec la notion d’association, la loi sur la liberté d’association écrite en 1901 définit l’association comme suit : « La convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun d’une façon permanente leurs connaissances ou leurs activités dans un but autre que de partager les bénéfices ». Le gouvernement du Québec définit plutôt l’association de cette façon : « Groupement constitué par contrat (écrit ou verbal) afin de poursuivre un but commun autre que la réalisation de bénéfices pécuniaires à partager entre ses membres ».

On comprendra donc que, par définition, l’association est étroitement liée au partage des connaissances et très éloignée d’une volonté capitaliste d’accumulation de capital. Toutefois, les choses changent. Depuis quelques années le vent de la « professionnalisation » souffle sur les associations. C’est du moins un des constats de l’article « Le management des bénévoles, entre outils et valeurs », écrit par les chercheurs Marie Cousineau et Sébastien Damart. Dans ce texte publié en 2017, les deux auteurs proposent à l’aide d’une modélisation du discours de bénévoles (récolté grâce à 14 entretiens) de regarder « les valeurs que ceux-ci mettent de l’avant pour justifier leur engagement et les valeurs et principes qu’ils perçoivent comme étant attachés aux outils et pratiques de gestion importés de l’entreprise » (Cousineau & Damart, 2017 : 23).

Période de tension

Il faut spécifier que les structures associatives vivent depuis quelques années une période de tension. Celles-ci se professionnalisent – elles adoptent des outils de management qui proviennent du monde corporatif – tout en conservant comme ressource principale une main-d’œuvre bénévole à 85 %.

On peut se demander d’où provient cette pression vers la professionnalisation dans les structures associatives. Ce phénomène vient-il de la montée du néolibéralisme et de la marchandisation de la société qu’impose cette idéologie (Dardot & Laval, 2009) ? Vient-il des associations elles-mêmes qui avaient des problèmes de gestion auparavant ? Ou encore, de l’économie de marché ?

En fait, la littérature scientifique, plus spécifiquement Chanut-Guieu (2009), relève deux éléments à l’origine de la professionnalisation de ce secteur. Le premier est la pression concurrentielle expliquée par le positionnement des associations. L’abondance d’associations crée une dynamique de rivalité entre les organisations œuvrant dans le même secteur. Le deuxième élément est « la crise du bénévolat ». Cette crise est reliée au comportement des bénévoles, lesquels deviennent de plus en plus volatile et imprévisible (Halba, 2006). La professionnalisation est ici un moyen de retenir les bénévoles et de les fidéliser.

Professionnalisation

Concrètement, la professionnalisation se manifeste par l’introduction de techniques réservées autrefois à des organisations à but lucratif. Ces techniques peuvent être des stratégies de communication afin de collecter des fonds par exemple, ou toute autre stratégie provenant du domaine de la gestion des ressources humaines. Il s’agit d’une contradiction parce que les associations sont des organisations non marchandes qui ont souvent pour but la socialisation des membres ou la promotion d’une cause.

Pour expliquer cette contradiction, les chercheurs utilisent le terme paradoxe, qui décrit « des données contradictoires, mais reliées entre elles dans l’organisation, et qui existent en même temps et perdurent dans la durée » (Cousineau & Damart, 2017 : 21). Ce terme est plus précis pour décrire ce phénomène de professionnalisation des bénévoles, que les concepts de dualité, de dilemme ou de dialectique. Toujours selon ces auteurs, plusieurs paradoxes se manifestent dans les structures associatives, mais la tension principale est celle de la professionnalisation de la gestion versus les valeurs défendues par les bénévoles.

Valeur vs gestion

La fédération d’associations les « artisans de monde » est un bon exemple d’une association qui vit une contradiction entre les valeurs portées par les membres et la gestion marchande. La mission principale de la fédération est de sensibiliser les gens aux problèmes de développement inéquitable dans le commerce avec les pays du sud. Cependant, les associations ont aussi un volet marchand où ceux-ci vendent des produits en boutique.

Dans leur entrevue avec les membres de cette fédération, les chercheurs notent que les membres effectuent une distinction entre le caractère positif des outils et pratiques de gestion et le caractère contraignant de ceux-ci. Certains bénévoles saluent les outils de gestion parce qu’ils sont utiles pour résoudre des problèmes. Mais pour d’autres, ils constituent plutôt une entrave au statut de bénévole en instituant des obligations contraires à la liberté de l’action associative.

Les chercheurs constatent en fait qu’il y a quatre familles de bénévoles plus ou moins hétérogènes. Ces familles s’articulent toutes autour des axes « place des valeurs » et « place des outils ». Les « incompatibles » ont des valeurs humanistes fortes et perçoivent les outils de gestion comme contraignants. Les « pragmatiques statutaires » ont la même vision des pratiques et outils de gestion, mais accordent une moindre importance aux valeurs. Les « démocrates sociétaux » sont très humanistes comme les « incompatibles », mais pour eux les outils de gestion ont des effets positifs. Pour finir, les « professionnels » considèrent non seulement que les outils sont positifs, mais aussi plus importants que les valeurs.

Concrètement, un bénévole dit « incompatible » est quelqu’un qui donne beaucoup d’importance à la mission de l’association, par exemple le fait de redonner une dignité aux travailleurs des pays du sud. De même, celui-ci s’oppose à la mise en place d’un outil de sélection par l’organisation et considère la gestion des ressources humaines comme une « procédure du monde capitaliste » (Cousineau & Damart, 2017 : 27). Un bénévole « professionnel », au contraire, considère que la gestion des ressources humaines est au service des activités de l’organisation. Ces outils garantissent les « retours d’ascenseur » et permettent d’éviter les dérapages (Cousineau & Damart, 2017 : 29).

Grâce à ces typologies, on peut dire que les bénévoles s’engagent dans l’activité associative pour au moins trois raisons : (1) la volonté de défendre un certain nombre de valeurs et la diffusion de ces valeurs ; (2) la croyance dans le fait qu’ils sont susceptibles d’apporter des compétences et une expertise dans la gestion de l’association ; (3) la possibilité de consacrer une partie de leur temps à autre chose que le loisir et le travail.

Évidemment, aucune des familles de bénévoles n’est complètement hermétique et ceux-ci s’engagent souvent pour plusieurs raisons à la fois. Un bénévole peut très bien s’engager à la fois pour une valeur et pour apporter une expertise. En considérant davantage la diversité des bénévoles évoluant dans l’association, les auteurs proposent qu’il soit possible de fonder une politique de gestion des ressources humaines des bénévoles et des pratiques de management beaucoup plus adapté à la réalité sur le terrain. Une logique fondée sur une l’intégration des différences et non leur rejet.

 

Référence complète : Cousineau, M., & Damart, S. (2017). Le management des bénévoles, entre outils et valeurs. Revue française de gestion, (1), 19-36.

Bibliographie :

Chanut-Guieu C. (2009). « La professionnalisation de la fonction bénévole : quand l’État impulse le changement », Management & Avenir, vol. 7, no 37, p. 13-30.

Pierre, D., & Christian, L. (2009). La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale. Paris : La Découverte.

Halba B. (2006). Gestion du bénévolat et du volontariat, Développer son projet et les ressources humaines bénévoles, De Boeck.

 

Un texte de Samuel Lamoureux

La survie de la mission des organisations humanitaires passe par leurs membres

Un résumé de l’article « A humanitarian organization in action: Organizational discourse as an immutable mobile » (2007).

Un des grands défis des organisations humanitaires est de maintenir leur discours dans le temps. Ces organisations doivent faire beaucoup d’effort pour transmettre l’importance de leur cause à leurs membres et, surtout, vérifier à ce que ce message ne soit pas perdu ou modifié par leurs représentants dans la prolongation de leurs activités. Médecins sans Frontières (MSF) offre un bon exemple d’une organisation dont la survie du message doit passer par l’établissement et le maintien du discours par les membres. C’est du moins ce que démontre l’article « A humanitarian organization in action: Organizational discourse as an immutable mobile » de François Cooren, Frédérik Matte, James R. Taylor et Consuelo Vasquez, publié en 2007, qui discutent de l’une des missions de MSF dans la région de la République Démocratique du Congo.

Il faut spécifier premièrement que cet article est en quelque sorte une réponse positive à l’invitation des chercheurs Alvesson et Kärreman (2000) qui avaient proposé dans un article de s’intéresser aux discours organisationnels dans une perspective macro-analytique de long terme. C’est pourquoi les auteurs adoptent ici une perspective qu’on dira « trans-situationnelle » (qui étudie plusieurs situations en détail et non une seule conversation) en étudiant les interactions naturelles qui ont eu lieu avant, pendant et après une réunion entre des représentants de MSF sur une durée de douze jours – les données ont été collectées par caméra.

À travers ce texte, ils proposent que l’identité d’une organisation soit conditionnée par le maintien de son discours; discours qui fait ici référence à l’énoncé de mission de l’organisation humanitaire. Un discours ne peut conserver sa forme à travers le temps et l’espace seulement si un travail interactif est effectué pour assurer sa stabilité. C’est-à-dire, MSF ne peut se contenter d’énoncer une fois sa mission à ses membres et croire que l’essence de cette mission va survivre intégralement dans le temps. Pour devenir immuable, celle-ci doit plutôt être adoptée par les membres et incarnée par les personnes au jour le jour.

La mission de MSF

Concrètement chez MSF, les auteurs remarquent que les chefs de mission répètent régulièrement les mêmes trois énoncés à leurs interlocuteurs : (1) MSF fournit gratuitement des soins de santé à tous; (2) l’organisation ne nuit pas au système de santé local; (3) le groupe ne fournit que des soins d’urgence.

Pour survivre, ces trois énoncés doivent être vivants et mis en mouvement constamment. Ils ne peuvent simplement être dans une section « valeurs » d’un site internet, ils doivent être appropriés quotidiennement par les membres. Ainsi, l’article démontre qu’un discours n’existe que par des discours qui assurent sa mobilité et son immuabilité. Pour le philosophe des sciences Bruno Latour (1986), un mobile immuable est une entité qui peut voyager d’un point à un autre sans souffrir de distorsion, de perte ou de corruption. Une déclaration d’une organisation peut rester immuable si les gens maintiennent activement la stabilité du message.

De plus, les chefs de mission ne font pas que répéter ad nauseam les trois énoncés de mission, leurs paroles s’accompagnent d’une argumentation et d’une explication. La mission de MSF doit être défendue car elle n’est pas acceptée intégralement par toute la population congolaise; pouvant même créer des conflits. Cette argumentation est clé pour favoriser l’appropriation de la mission et son discours par les interlocuteurs.

Une mission de Médecins sans Frontières au Zimbabwe
L’appropriation du message

Par exemple, éviter de nuire au système de santé local est un problème fréquemment associé à la mission de MSF. En République démocratique du Congo, le système de santé local peut sembler vétuste par rapport aux installations de MSF, ce qui peut attirer des citoyens qui n’ont pas besoin de soins d’urgence (Cooren et al., 2007 : 161). L’étude démontre que répondre à cette situation est assez complexe. Pour que la mission ou le message de l’organisation à l’égard du système de santé local devienne un mobile immuable, c’est-à-dire un message accepté et compris par tous, beaucoup de travail doit être fait par les membres tant en amont qu’en aval.

En amont, les auteurs relèvent que la mission est rappelée par les chefs d’équipe lors des réunions du matin. Entre autres énoncés, ceux-ci peuvent évoquer que le rôle de MSF n’est pas de ruiner le système local, mais bien de fournir des soins d’urgence. En aval, les membres doivent répéter cette mission aux populations locales sur le terrain. Néanmoins, ce n’est pas si simple. Des cas peuvent se glisser « entre les lignes de la mission ».

Par exemple. MSF doit s’occuper que des cas urgents et laisser les autres cas aux hôpitaux locaux. Mais qu’en est-il des malades qui n’ont pas les moyens de se payer les soins de santé locaux sans être des cas urgents ? MSF doit-il les prendre en charge au cas par cas ? La solution est d’instaurer un système de triage à l’entrée de l’hôpital de MSF. Mais encore là, certains patients refusés au triage attendent simplement que leur cas s’aggrave au lieu d’aller dans l’hôpital local (Cooren et al., 2007 : 173).

Les représentants de MSF sur le terrain prennent alors l’initiative d’améliorer le système de triage pour mieux guider les citoyens congolais vers les hôpitaux locaux. Ici, on voit les membres qui s’approprient le message et l’adaptent. Cela représente une autre conclusion de l’article : même quand les membres se sont approprié un discours ou la mission, ils doivent utiliser leur agentivité (leur faculté d’action) pour défendre ou adapter les positions représentées par le discours qu’ils portent.

Devant la complexité de la réalité, le discours d’une organisation (humanitaire) est toujours en mouvement, et sa portée dépend de la manière dont ses représentants se l’approprient et l’adoptent intelligemment face aux défis qui se présentent. Pour toute organisation avec des problèmes de message ou de mission, voilà une solution : votre mission ne doit pas rester statique, laissez-la voler et murir entre les mains des membres formés, elle évoluera et durera dans le temps pour le mieux.

 

Référence complète : Cooren, F., Matte, F., Taylor, J. R., & Vasquez, C. (2007). A humanitarian organization in action: Organizational discourse as an immutable mobile. Discourse & Communication, 1(2), 153-190.

Bibliographie

Alvesson, M., & Karreman, D. (2000). Varieties of discourse: On the study of organizations through discourse analysis. Human relations, 53(9), 1125-1149.

Latour, B. (1986). The powers of association. The Sociological Review, 32(S1), 264-280

 

Un texte de Samuel Lamoureux

Le bénévolat, entre attachement et détachement

Un résumé de l’article « Il faut que ça tienne! : étudier le bénévolat à la lumière des dynamiques d’attachement et de détachement » (2016).

Le bénévolat est un sujet de recherche très riche qui comporte des ramifications dans plusieurs domaines d’étude tels la communication, mais aussi la sociologie et l’étude des pratiques organisationnelles. On peut dire que le bénévolat est traditionnellement analysé à partir de deux niveaux : le microscopique, qui analyse l’individu, et le télescopique, qui prend comme point de départ la société.

C’est justement ce qui rend si unique l’article « Il faut que ça tienne! : étudier le bénévolat à la lumière des dynamiques d’attachement et de détachement », des chercheuses Sophie Del Fa, Consuelo Vasquez et Marie-Claude Plourde, publié en 2016. Loin de se limiter à ce simple schisme, celles-ci s’inscrivent plutôt dans un niveau intermédiaire par ce qu’on appelle une approche constitutive de la communication organisationnelle (CCO) pour explorer le bénévolat à travers les notions dynamiques d’attachement et de détachement.

Premièrement, précisons ce qu’est la fameuse approche constitutive de la communication organisationnelle (CCO). S’opposant aux conceptions statiques de la communication organisationnelle, cette approche souligne la force créatrice de la communication dans la constitution d’une organisation. Dans cette conception, la communication va au-delà de la conversation entre des personnes. Celle-ci est plutôt le mode d’existence des organisations. Une organisation est avant tout constituée par des conversations et des textes lesquels en permettent la « survivance ». Il faut alors étudier ces éléments pour la décortiquer.

Dans l’article qui nous intéresse, le cas exploré est le projet de prévention le Trottibus développé par la Société canadienne du cancer (SCC), dont la continuité est assurée avec l’aide de plusieurs bénévoles.

En fait, le Trottibus est tout simplement un autobus qui marche. Comme un autobus, il a un trajet avec des arrêts précis, mais tout le monde est à pied. Les chercheuses ont alors profité des nombreuses implications bénévoles dans ce projet pour réaliser vingt-deux entretiens « avec les bénévoles, les employés et les gestionnaires de la SCC, les enseignants et les directeurs des écoles étudiées » (Del Fa et al., 2016 : 215).  Le but de l’analyse est ici de retracer les fils passionnels des bénévoles. De tout simplement comprendre pourquoi ceux-ci s’attachent et se détachent, s’impliquent et se retirent dans la réalisation de ce projet.

Crédit photo: Acadie Nouvelle

L’importance des enfants

Un des premiers résultats de l’étude est que les bénévoles du Trottibus ne sont pas attachés à l’expérience par dévouement pour la grande cause de prévention contre le cancer. Bien sûr, ceux-ci sont conscients qu’il est important de prévenir ce phénomène, mais la grande cause n’est pas la première source de leur attachement. En fait, les analyses mettent en évidence que les enfants sont l’une des sources d’attachement profonde. « En tant que figure associée au bonheur, c’est le plaisir de les voir marcher qui motive les parents et les bénévoles de la communauté à s’impliquer dans ce projet » (Del Fa et al., 2016 : 218). L’attachement se crée ici dans la relation privilégiée qui noue adultes et enfants lors du trajet quotidien à pied. Cet attachement est émotif, mais aussi rationnel puisque le Trottibus pour plusieurs contribue à augmenter la sécurité du quartier.

L’idée de communauté est également l’un des moteurs de l’implication des bénévoles. Le Trottibus s’ancre sur un territoire local particulier. En le parcourant à pied régulièrement, les enfants (et les parents !) apprennent à mieux connaître leur entourage et à mieux se sentir dans leur communauté. Le projet est générateur d’un esprit de collectivité et crée des liens de confiance entre les voisins et les amis qui y participent. « Ainsi, le bénévolat ne se définit pas uniquement par la liberté d’action et la gratuité du geste (Bussell & Forbes, 2002), mais surtout par les liens qui se créent entre les acteurs et les expériences sociales qui en émergent » (Del Fa et al., 2016 : 221). Le Trottibus existe par les liens qui animent les personnes impliquées.  Selon les auteures, ces sources d’attachement des bénévoles sont les enfants, la sécurité, le quartier, la communauté et la fierté.

Toutefois, un lien fragile existe entre le Trottibus et SCC. Les bénévoles tendent à se détacher progressivement de la SCC car ceux-ci oublient la cause qui a fait émerger le Trottibus en premier lieu : la prévention contre le cancer. Les bénévoles voient plutôt dans le projet une chance de socialiser avec leurs enfants que de vraiment lutter contre le cancer. Ce glissement n’est pas dangereux en soi, mais il pose des questions quant à l’efficacité de l’adoption du message et de la cause des organisations. L’attachement est le mode d’existence des projets de bénévolat. Sans les sources émotionnelles, rationnelles, ou identitaires, le projet s’écroule. Voilà matière à réflexion pour toute organisation souhaitent mobiliser des citoyens et des citoyennes pour un projet particulier.

Référence complète : Del Fa, S., Vasquez, C., & Plourde, M. C. (2016). «Il faut que ça tienne!»: étudier le bénévolat à la lumière des dynamiques d’attachement et de détachement. Recherches en Communication, 42(42), 213-231.

Bibliographie: Bussell, H., & Forbes, D. (2002). Understanding the Volunteer Market: the What, Where, Who and Why of Volunteering. International Journal of Nonprofit and Voluntary Sector Marking, 7, 244–257.

 

Un texte de Samuel Lamoureux